dans la marge le site

Accueil du site Géographica Espace etudiants Elisée Reclus géographe : un héritage encore virtuel - par Georges (...)

Elisée Reclus géographe : un héritage encore virtuel - par Georges Roques

Publié le lundi 1er novembre 2004

Élisée Reclus géographe :un héritage encore virtuel*

Georges Roques

article complémentaire à télécharger, Zip - 2 ko

L’ouvrage de référence (1) sur cette discipline récemment sortie de la clandestinité qu’est l’épistémologie de la géographie dit clairement que « la géographie française commence avec Vidal de La Blache ». Sachant que cette littérature est donnée en pâture aux étudiants qui deviendront enseignants, qu’elle émane de cercles proches des concours de recrutement de ces mêmes enseignants d’histoire-géographie, donc de gens naturellement influents et que l’on espère informés, on mesure d’entrée de jeu l’étendue des erreurs véhiculées au plus haut niveau... ou la perpétuation d’oublis volontaires. Citons-en deux au moins : Malte-Brun et Élisée Reclus, tous deux proscrits et pourtant savants.Une place perdueAujourd’hui, il serait difficile de soutenir que les géographes français occupent dans la société civile une place aussi importante qu’en ces temps-là. En ce xxe siècle finissant, ils sont cruellement absents des grands débats qui agitent notre société. Aucun n’est interpellé sur les grands dossiers du monde, aucun n’est cité lorsque les grands médias listent les intellectuels français influents (Marianne de mai 1999 étant le dernier en date), l’étranger n’en reconnaît aucun. Les deux émissions de télévision qui s’appuient sur la géographie sont le fait d’un non-géographe (« Le dessous de cartes ») et d’un géographe de l’université Laval du Canada (« Le monde en cartes »). Aucune revue française n’est diffusée en kiosque, aucune ne fait pièce à Géo.Il est plus facile de dire que cela n’est pas de la géographie. Chacun comparera à la place qu’ont su prendre nos amis historiens dans la société française, les Duby et Ferro, ou bien les philosophes, ou encore les physiciens. Comment expliquer ces échecs ? Sont-ils liés à des ostracismes encore vivaces, à des héritages mal partagés, à d’autres facteurs ? Qu’aurait-on pu retenir des idées des grands ancêtres, et que pourrait-on en faire encore aujourd’hui ?Un rival redoutablePourtant, dans les années 1970, la quête de pères fondateurs plus affichables parce que moins connus et connotés que Paul Vidal de La Blache - père pour beaucoup de la géographie française - voire même que Marx - qui l’a longtemps influencée - a permis de sortir momentanément Élisée Reclus d’un long oubli. Entre-temps, ce sont d’autres écoles qui ont dominé le paradigme géographique en France. Leur point commun, c’est d’avoir tous fait ce qu’il fallait pour que la géographie à la fois radicale, écologique et sociale de Reclus soit soigneusement occultée. La suite dira qu’il n’y avait pas là que des raisons scientifiques. Ce long silence ne doit rien ni au hasard ni au vieillissement des idées, mais beaucoup à des nécessités éloignées du champ scientifique, au moins en apparence. Il faut se poser la question de savoir quelles sont les vraies raisons de l’oubli, puis de cette brutale résurrection, enfin de ce qu’il en reste aujourd’hui. Idées et pratiques du géographe anarchiste ont-elles été réellement ressorties et actualisées ? Plus prosaïquement, on a cherché à bénéficier d’une image devenue favorable pour valoriser des géographies bien éloignées de celle qu’a véhiculée et mise en pratique Reclus. On peut tenter un parallèle hardi avec le sort apparemment inverse de Paul Vidal de La Blache, référence obligée pour une grande partie de la communauté des géographes. Ses idées ont été fortement diffusées, mais totalement déformées, en les tirant vers le déterminisme du milieu naturel, alors qu’il prônait le possibilisme (le milieu offre des ressources que l’homme choisit), en oubliant sciemment les aspects géopolitiques de son œuvre, en particulier son ouvrage sur la France de l’Est. Grâce à la place prise par ses héritiers, en particulier par Emmanuel de Martonne, son gendre et héritier dans le processus d’exercice du pouvoir (poste de professeur à la Sorbonne et création de l’agrégation de géographie sous Vichy en 1943), l’école vidalienne s’est imposée pendant des décennies, plaçant la géographie en amont de l’histoire, comme un préalable. Le Tableau géographique de la France de Paul Vidal de La Blache introduit à l’histoire de Lavisse, comme introduit en 1975 à l’histoire de la France rurale de Georges Duby l’Impossible Tableau géographique de la France de Georges Bertrand. Aujourd’hui, si on se demande si ce « grand père » est toujours irréfutable, on peut affirmer que si la suite a souvent trahi ses idées, elle en a fait une référence incontournable, et une révérence bien venue dans une carrière universitaire bien conduite. Cette géographie-là a tué dans l’œuf l’œuvre rivale et contemporaine de Reclus. Un héritage chaotiqueLe sort de ce dernier est à la fois plus clair et plus grave. Quasiment ignoré en France de son vivant surtout après l’épisode de la Commune, mais adulé et traduit à l’étranger, son œuvre fut soigneusement occultée dès son décès et jusque dans les années 1970, date à laquelle quelques rares géographes y firent allusion. Ce qu’il reste aujourd’hui de ses conceptions montre que ces tentatives isolées d’exhumation, si elles ont contribué à la critique de Vidal et à leur renommée propre, n’ont pas abouti à lui donner la place qu’il mérite au Panthéon des géographes. Quelques jalons le montrent bien. L’Encyclopedia Universalis de 1970 lui consacre 1/10e de page, le CD-Rom plus récent 1/2 page. Scheibling lui consacre 1/2 page, contre 9 à Vidal de La Blache, son contemporain. Clauzier, en 1949, (2) passe directement de Ritter et Humboldt, éminents représentants de la géographie allemande, à Vidal et ses disciples, Blanchard, Sion et Cholley. Le Dictionnaire des intellectuels français (3) lui consacre en 1996 quatre citations et pas de notice. La place entre Madeleine Rebérioux et René Rémond est vide. Sans doute Élisée Reclus n’entre-t-il pas dans la définition donnée par Juillard et Winock de l’intellectuel dans leur introduction. Les intellectuels, ce ne sont pas « des écrivains et des scientifiques, des artistes et des universitaires qui comptent d’abord par l’œuvre qui les a légitimés, mais ceux d’entre eux qui, à un moment ou à un autre, se sont mêlés, comme dit encore Sartre... de ce qui ne les regarde pas ». Peut-être n’y a-t-il pas là un simple oubli, mais des raisons plus idéologiques à cette absence, les anarchistes s’étant longtemps opposés à des courants de pensée plus influents que les leurs jusqu’à une date récente. C’est une des hypothèses qu’il faudrait creuser, ce que ne permet pas le gabarit de cette contribution. Par contre, Vidal, plus consensuel, a neuf citations et une notice. Voilà pour le principal rival. De Martonne, Demangeon, Dresch, et quelques autres géographes qui en sont peu ou prou les héritiers ont aussi des notices. Pierre George ensuite, puis de manière plus contemporaine Brunet, Lacoste, qui font référence à Reclus en ont une. Claval, pourtant actuellement le plus connu au plan international, n’y est pas. Doit-on en conclure que tous ces hommes se sont plus mêlés que Reclus « de ce qui ne les regarde pas » ? Il ne s’agit pas d’attribuer à ce dernier des positions ou des idées qu’il n’a naturellement pas eues, ni de déformer ses opinions en leur donnant une apparente actualité. Certains auteurs comme John P. Clark (4) n’ont pas échappé à ce risque dans le domaine de l’écologie. Philippe Pelletier est beaucoup plus prudent, et sans doute plus proche de la réalité (5). Essayons prudemment et partiellement, autour de quelques idées forcément partielles, au pire partiales, de dire ce qu’aurait pu être son héritage, dans le domaine des idées et des comportements. Une œuvre immenseUn rappel succinct de l’œuvre colossale et solitaire d’Élisée Reclus est nécessaire. À lui seul ou presque, il a écrit plus de 250 ouvrages ou articles (6). Débarrassons-nous rapidement de quelques critiques qui pourraient, ou qui lui ont été adressées du fait même que sa géographie est naturellement de son temps, en France celui de la Commune, des récits d’Hector Malot, de Jules Verne, du Tour de la France par deux enfants de G. Bruno, en Europe celui de la domination de la géographie allemande et de la défaite française. On peut noter un certain lyrisme des mots qui est interprété par certains comme un écran aux positions théoriques de l’auteur, par d’autres comme l’essentiel de son œuvre qualifiée alors de purement descriptive. Il n’échappe pas non plus aux ethnotypes et à l’usage pédagogique de la métaphore naturaliste et organiciste : « L’histoire d’un ruisseau, même de celui qui naît et se perd dans la mousse, est l’histoire de l’infini », voilà pour la métaphore. « L’espagnol bien dirigé est certainement, ainsi d’ailleurs que l’a constaté l’histoire, le premier soldat de l’Europe : il a le feu de l’homme du Midi, la force de l’homme du Nord, et n’a pas besoin, comme celui-ci, de se sustenter par une nourriture abondante », voilà pour les ethnotypes. Ce faisant, il ne fait que reprendre quelques traits de style de Malte-Brun qualifiant l’Andalou qui ne serait « qu’un Gascon d’Espagne ». C’est sans doute cette lecture qui a suggéré à Robert Ferras que Reclus a « le style chaleureux d’un Méridional et l’austérité mesurée du huguenot ».(7) Travail solitaire bien qu’il ait eu des correspondants à l’étranger et que, pour la Géographie universelle, il se soit fait aider par Gustave Lefrançais (communard), puis par Léon Metchnikoff (russe) et d’autres. Elle compte 19 volumes, a été écrite entre 1876 et 1894, compte 17 873 pages et 4290 cartes. C’est quantitativement son œuvre majeure. Il faut y ajouter 2 tomes et 1606 pages pour La Terre, description des phénomènes de la vie du globe (1868) et 6 pour L’Homme et la Terre (1905-1908), soit 3545 pages. C’est dans ce dernier ouvrage qu’il exprime le mieux ses idées. Béatrice Giblin l’a bien compris en l’éditant en 1982 chez FM/La Découverte, puis en le rééditant récemment. Carte postale. Association Liber-Terre




repondre à l'articleimprimer l'article






Plan du site avec articles.
RSS 2.0

Mes autres sites :
 Bibliathèque
 Pensée libre
 Little Romania
 Musiques et Mots
 Le Blog à Jean-mi