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Introduction : Besoin d’îles de Louis Brigand

Publié le jeudi 22 septembre 2011

Ce livre a été écrit par Louis Brigand, professeur de géographie à Brest ; il y rend compte de trente années de travail sur les îles

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Il a finalisé ce livre sur l’île minuscule de Béniguet, au large de Brest.

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petite anthologie :

  Cartes de repérages

1. A l’écart du monde

2. Quelle approche des îles ?

3. Premier exercice

4. Insularité et sédentarité

5. Insularité et contraintes

6. Le délicat problème du bois sur les îles

7. L’eau rareté insulaire…

8. Qui est l’insulaire ?

9. Iles et population

10. Iliens, tourisme et touristes

11. Tourisme et activités traditionnelles, l’exemple d ’Olkhon (étude de cas)

12. L’importance du thème touristique pour les îles

13. Une autre piste de recherches

14. Insularité et endémisme biologique

15. Isolement et insularité

16. L’île idéale ?

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Besoin d’îles – Louis Brigand – Stock, Paris - 2009 – 249 pages

p. 26 : A l’écart du monde

« Mais, surtout, je découvrais le bonheur inédit de l’insularité, le plaisir hédoniste de regarder, de « son » île, le littoral continental, et ce sentiment, intimement partagé par l’ensemble du groupe, d’être à l’écart du monde. »

p. 31 : Quelle approche des îles ?

« Les meilleures façons de découvrir l’île sont certainement la marche ou le vélo. Si la pratique de ce dernier n’est possible, en Bretagne, que sur les grandes îles, la visite à pied est envisageable partout. L’utilisation de la voiture modifie sensiblement le regard que l’on peut avoir de l’île. Des îles comme la Corse, où la visite implique l’usage de l’automobile, sont perçues à une autre échelle. Les scientifiques, et plus particulièrement les géographes, ont de multiples façons de classer les îles, selon leur superficie ou leur éloignement du continent. Les échelles d’insularité qui en découlent se rattachent à différentes problématiques, sociales, économiques, politiques, administratives, environnementales... Pour moi, dans cette réflexion, c’est l’échelle de l’individu qui compte, celle où l’on doit ressentir l’île physiquement, dans sa chair, dans son corps. »

Voir le résultat de cet exercice donné à mes étudiants après les txxtes, en fin d’article

p. 42 : Premier exercice pratique

« Aussi, dès le premier cours de première année de géographie, mes étudiants sont incités à réfléchir aux îles. L’exercice introductif proposé est de dessiner une carte à partir d’un texte de Jules Verne, extrait de L’île mystérieuse. Cyrus Smith, célèbre reporter, débarque avec ses compagnons naufragés sur une île. Leur première tâche sera de grimper au sommet le plus élevé, qu’ils baptiseront le mont Franklin, et de là, de faire une description très précise des lieux et de leur potentiel qu’ils devront mettre en valeur pour survivre. »

p. 48 : Insularité et sédentarité

« Pourtant, au sein des populations insulaires, on note deux tendances qui s’opposent. Une partie de la population est sédentaire, non seulement à l’échelle de l’île, mais même à l’échelle du village dans l’île. Nombreux sont les îliens qui ne se rendent qu’une fois par mois, voire une fois par an, sur le continent. Plus étonnant, à première vue également, les personnes qui ne quitteront pas leur village au sein de l’île. Je me souviens d’un Chausiais m’avouant ne pas être allé au sémaphore, situé à l’extrémité nord de l’île, à trois kilomètres de son domicile, depuis une quinzaine d’années ; de cette Ouessantine, habitant la partie nord de l’île, qui ne s’était pas rendue sur la côte sud depuis des années ou encore, à Port-Cros, de John, cet Anglais décédé en 2007, qui parlait le français avec un accent épouvantable, arrivé avec son petit voilier d’Angleterre voici une quinzaine d’années, et qui ne quitta plus jamais cette île, rompant définitivement avec ses amis et sa famille, pour y terminer sa vie. »

p. 61 : Insularité et contraintes

« Les conséquences de l’insularité produisent un certain nombre de contraintes et de dépendances qui convergent. Les questions relatives au maintien des populations locales, au foncier, à l’énergie, à la gestion des espaces naturels ou à la maîtrise du tourisme sont récurrentes. »

P. 75 : Le délicat problème du bois sur les îles

« Je comprends dorénavant, concrètement, pourquoi les îliens d’Ouessant, de Molène, de Sein ou des îles d’Aran en Irlande, posent, pour matérialiser le bois échoué et se l’approprier, une pierre sur tous les morceaux repérés le long du rivage. »

p. 84 : L’eau, rareté insulaire…

« La limite à l’installation humaine n’est pas uniquement liée aux productions alimentaires, mais à une ressource encore plus vitale : l’eau. L’eau est rare dans les îles. C’est un facteur réellement limitant qui a pu jouer un rôle majeur dans le peuplement et le développement de certaines îles. Voici encore quelques décennies, l’eau était considérée, notamment sur les plus petites îles, telles que Molène ou Sein, comme un bien précieux dont l’usage était nécessairement économe. Je me souviens, campant à Molène dans les années 1970, de n’avoir eu accès à la citerne communale que certains jours et à certaines heures. Le développement de nouvelles technologies, comme le dessalement de l’eau de mer ou la mise en place d’impluviums, a relégué progressivement, mais peut-être momentanément, les citernes au rôle d’accessoires appartenant au passé. Les îles les plus proches du continent ont définitivement résolu le problème en mettant en place des canalisations sous-marines. Et c’est ainsi que l’eau du continent, chargée de ses nitrates, coule dorénavant dans les éviers et baignoires insulaires. Une des contreparties de ces évolutions relativement récentes est la banalisation de sa consommation selon des modèles urbains. »

p.113 : Qui est l’insulaire ?

« Ces questions sur le statut d’insulaire, qui ne doivent pas être confondues avec celles sur l’identité insulaire, sont à l’origine de débats qui agitent régulièrement et parfois très profondément les communautés. Qui est insulaire ? Celui qui naît sur l’île ? Les naissances ont lieu aujourd’hui sur le continent. Celui qui possède une maison ? Est-il résident principal ou secondaire ? Le résident secondaire plus présent qu’un « principal » est-il plus insulaire ? Celui dont les ancêtres sont enterrés sur l’île ? Mais quel sens cela a-t-il, si ses descendants ne sont présents qu’épisodiquement ? »

p. 117 : Iles et population

« Le fait de me retrouver seul à Beniget m’interroge sur la question de la place de l’homme sur les îles et, au-delà, de leur repeuplement. Elle se pose réellement aujourd’hui. Pour les grandes îles habitées du Ponant, il s’agit de retrouver une vigueur démographique perdue. Pourtant, elles n’ont jamais été autant visitées et fréquentées. Des milliers de touristes s’y réfugient aux beaux jours. Les constructions de maisons récentes s’accélèrent. Mais il y a pénurie de logements pour les jeunes insulaires. Le dilemme est de trouver des solutions pour maintenir des actifs y vivant en permanence et de contenir le flot touristique. Un challenge compliqué. »

p.137 : îliens, tourisme et touristes…

« Trouver en 2008 une île sans présence touristique relève d’un projet difficile. Entrepris par les touristes eux-mêmes, ce défi implique la mise en oeuvre d’une stratégie. Comme le chercheur d’or tamise le sable au fond ; rivières à la recherche de pépites, c’est en éliminant successivement la proximité des aéroports internationaux, les grandes lignes maritimes, les sites protégés et les climats cléments que l’on accède à la perle recher-chée : l’île sans touristes ! »…. « Quelques îles demeurent à l’écart des grandes migrations estivales, notamment en Méditerranée - certaines îles grecques -, mais aussi aux marges de l’Europe, dans les archipels finlandais ou écossais. Pourtant, même les plus lointaines, les plus difficiles d’accès n’échappent plus aux sirènes du tourisme. Je pense aux îles antarctiques pour lesquelles des agences proposent dorénavant des expéditions nautiques. Les îles sont bien un véritable produit économique, un gisement géographique recherché par les investisseurs touristiques, mais , aussi par les populations locales qui voient souvent dans cette activité une alternative majeure. »…. « Les questions qui y sont liées, notamment celles de l’eau, de l’énergie, des déchets et du foncier, se posent autant dans les îles du Pacifique que dans celles du Ponant. Le développement de l’urbanisation, la montée de l’habitat résidentiel interrogent à la Guadeloupe et à Majorque. Le déclin des activités traditionnelles est une réalité dans les îles,Lipari, au nord de la Sicile, et dans la plupart des îles grecques. Mais, au-delà de tous ces maux, le tourisme est aussi une formidable bouée de secours qui permet un développement économique sans précédent, un ballon d’oxygène favorisant le renouvellement de la population, un projecteur qui leur assure un rayonnement national et bien souvent international. Toute la difficulté pour les îliens est là : accepter de vivre avec le tourisme sans y perdre son âme. Un combat difficile qui s’impose partout dans le monde. »

p. 142 : Tourisme et activités traditionnelles, l’exemple d’Olkhon (étude de cas pour le chapitre sur le tourisme) :

« Au terme de huit heures de voyage au cœur de la Sibérie, nous parvenons à l’embarcadère pour Olkhon. Il y a là quelques baraques en bois, des restaurants tenus par des personnes de type mongol où l’on mangera une soupe. La traversée pour rejoindre l’île est courte, une quinzaine de minutes. Nous avons à peine le temps de quitter une rive des yeux, qu’il faut déjà se concentrer sur l’autre. Dans le transbordeur gris, quelques voitures, un camion et un car sont entassés. Ils s’ébranlent ensemble bruyamment sur la piste principale de l’île qui permet, du débarcadère, de rejoindre le village principal. Ce dernier est, comme de nombreux villages russes, composé de petites maisons de bois entourées de potagers et clôturées par des palissades de planches verticales. Des meutes de chiens sans maître errent le long des chemins de terre qui font office de rues. Devant les maisons, des side-cars de l’époque soviétique, de petits canots en acier aux formes angulaires grimpés sur des remorques, et surtout des camions sur lesquels sont fixés d’énormes citernes d’eau qui permettent de ravitailler chaque foyer. Traversé Khujir, la petite agglomération qui abrite l’essentiel des habitants d’Olkhon, nous parvenons à un ensemble d’habitations qui tranchent avec les maisons traditionnelles. C’est le village de Nikita Bentcharov. Une sorte d’île dans l’île, composée d’une vingtaine de maisons de bois, d’âge et de conception variées, mais possédant un ou deux étages, de larges balcons, des frises en bois, des colonnades sculptées, de petites tours. L’ensemble est clos par un mur. Devant le portail d’entrée, des groupes de touristes revenant de promenades à la journée sortent des Gazelle grises ou vertes, ces véhicules militaires de la fin des années 1960, à la fois tout terrain et minivans, reconvertis pour un usage privé et particulièrement bien adaptés au contexte topographique accidenté de l’île. La porte principale franchie, nous découvrons une cour où s’agitent de nombreuses personnes, essentiellement des Européens de tous âges, en groupe ou en famille. On y croise quelques Français et beaucoup d’Allemands. En fait, chez Nikita, c’est un peu un carrefour : pour les visiteurs qui se rendent sur le Baïkal, l’île constitue une destination quasi obligatoire. Irkoutsk se trouve sur la ligne du Transsibérien, et c’est aussi un nœud de communication pour les avions. Enfin, les voyageurs qui se rendent ou qui reviennent de Mongolie passent également par là. Au milieu de ce grouillement humain hétéroclite et joyeux, émerge une silhouette haute et élancée, à la stature sportive, qui observe sereinement les va-et-vient des touristes s’affairant à de multiples tâches. C’est Nikita, notre hôte. Une quarantaine d’années, le teint blanc, l’œil vert et une mèche blonde qui lui tombe sur le front, les mains dans les poches, Nikita est le maître absolu et incontesté de son repaire, mais peut-être aussi de l’île entière. C’est un peu une star, Nikita. D’ailleurs, c’est un ancien champion de la fédération de Russie de ping-pong, ce qui, curieusement, sera à la fois à l’origine de son installation à Olkhon, mais aussi du développement de ses activités. Missionné officiellement sur l’île pour mettre en place des activités sportives, il y invitera des amis et hébergera des étrangers connus lors de sa carrière de pongiste. Maîtrisant bien l’anglais, il multiplie les contacts à l’étranger, organise et développe une activité touristique associant approche culturelle et découverte de l’environnement et des paysages, en sachant utiliser toutes les ressources d’Internet, qui l’ouvrent au monde entier. Olkhon vit aussi, à sa manière, la mondialisation ! L’intelligence du projet de Nikita, c’est d’avoir compris ce que les gens viennent chercher dans une île : de la nature, de l’authenticité et de l’exotisme. C’est pourquoi, malgré des problèmes d’eau et des sanitaires rudimentaires, les visiteurs apprécient l’endroit et y reviennent. L’intérieur des chambres est d’une grande simplicité, inspiré de l’artisanat bouriate. Tout est réalisé avec goût, jusque dans les petits détails de la décoration. Le mobilier est simple et rustique. La gestion de l’eau est à l’image des problèmes qui se posent aujourd’hui : chaque chambre dispose d’un petit évier muni d’un réservoir en zinc de quelques litres. L’évacuation de l’évier se fait directement dans un seau qu’il faut aller vider régulièrement dehors, où l’on veut, où l’on peut. L’électricité est arrivée sur l’île avec un câble relié au continent, en 2005. Avant, on se débrouillait avec un générateur. La crainte de Nikita est que de grosses opérations immobilières se réalisent et détruisent ainsi l’esprit des lieux. Son succès tient aussi à son charisme : c’est un hôte présent, souriant et aimable. Même s’il est très occupé, il aura toujours un mot gentil pour chacun. Mais c’est également un homme d’affaires et un chef d’entreprise. Il est le plus gros employeur de l’île : une douzaine de personnes travaillent en permanence pour lui. En été, ce chiffre peut dépasser la quarantaine, sans compter tous les emplois induits, comme les chauffeurs des Gazelle, le loueur de vélos, les employées qui lavent le linge... Nous sommes également frappés par le nombre de jeunes gens présents. Il nous les présentera comme des étudiants de l’université des langues étrangères d’Irkoutsk, qui bénéficient ainsi de revenus leur permettant de poursuivre leurs études, mais aussi qui trouvent ici l’occasion d’être en contact avec des visiteurs de différents pays et de pouvoir pratiquer des langues étrangères. Le lendemain de notre arrivée, après un petit-déjeuner solide, constitué de thé russe, d’une assiette de semoule, de deux œufs et de crêpes agrémentées de confiture à base de fruits rouges, nous allons à la rencontre des pêcheurs qui s’affairent dans leur triste port, véritable cimetière maritime. Plusieurs chalutiers abandonnés gisent sur le haut de la rive comme des monstres d’acier échoués à jamais. Mais ici, ces navires ne font pas partie du patrimoine. Ils sont à l’image de la Russie, un pays qui a basculé brutalement d’un socialisme radical à un capitalisme tout aussi radical. Le quai qui sert à l’amarrage des bateaux et à la protection du port me fait penser à un jeu de mikado : sous l’effet des tempêtes successives et de l’absence d’entretien, les planches en bois se disloquent, s’entremêlent, se chevauchent et s’entrechoquent. À couple les unes des autres, une petite dizaine d’embarcations d’une vingtaine de mètres, relativement étroites et dotées de cabines hautes et centrales, semblent, elles aussi, à l’abandon. Mais, en observant de plus près, on constate qu’elles ont été peintes et repeintes dans des coloris gris et noir, qui renforcent cette impression de tristesse absolue. Il est impossible de donner un âge à ces navires dont les cheminées portent toujours les emblèmes de l’époque soviétique. S’il n’y avait pas le drapeau russe, qui flotte dignement dans la mâture, et sur le pont des filets de pêche aux flotteurs constitués de bouteilles de plastique vides, on penserait à des bateaux pirates provenant directement d’une bande dessinée de science fiction. Ces bateaux sont fatigués et les hommes qui s’en occupent semblent l’être tout autant. Des goélands lancent des cris longs et rauques en tournant autour de nous dans l’espoir de quelque nourriture. Les marins qui sont là s’affairent à bord. Plusieurs, croisant nos regards, plongent dans les entrailles du bateau. D’autres nous observent avec curiosité. Ils ne semblent pas prêts à nous recevoir et nous proposent de revenir plus tard. Quelques mètres plus loin, sur des bateaux en meilleur état où flottent dans la mâture des pavillons de toutes les couleurs, quatre hommes sont en train de boire de la vodka autour d’une table de jardin en plastique. Ces anciens bateaux de pêche ont été réaménagés pour des visites en mer destinées aux touristes. Manifestement, au vu de leur état, cette activité semble bien plus rémunératrice que celle des pêcheurs, dont on apprendra plus tard qu’ils n’ont pas été payés depuis trois mois. Natalia les interpelle à nouveau. Ils nous invitent finalement à monter à bord. Elle engage la conversation. Ceux qui étaient au fond des soutes à réparer le moteur nous rejoignent les uns après les autres. On sort les bouteilles de bière achetées en prévision de cette rencontre. Si, dans un premier temps, elles sont refusées, elles seront néanmoins bues très rapidement. Qui sont ces pêcheurs ? Ils prétendent avoir fait leur service militaire en Afghanistan et certains en auraient gardé quelques séquelles sérieuses. Ivan, quarante et un ans, originaire d’Olkhon comme tous ceux qui sont présents, sera notre interlocuteur principal. Les cheveux coupés très court, le visage creusé de rides profondes, la plupart des dents couronnées d’or, Ivan paraît avoir quinze années de plus. Souriant et faisant de grands gestes de ses bras enduis de cambouis noir, il nous dresse un tableau sombre de la situation de la pêche et des pêcheurs de l’île. Olkhon était, sous le régime soviétique, un centre très actif de la pêche sur le Baïkal. Les pêcheurs restent nostalgiques de ce passé récent et semblent impuissants devant ce présent qui leur échappe totalement. Selon eux, les bateaux étaient autrefois plus grands et le trafic beaucoup plus important : sel, charbon, passagers... Le port est aujourd’hui en très mauvais état et aucun investissement n’a été réalisé depuis plusieurs années. Le port, les bateaux et les bâtiments ont été rachetés, après la chute de l’URSS, par un Moscovite qui vit dorénavant à Irkoutsk. Selon eux, son projet n’est pas de relancer une dynamique de la pêche mais de faire du port un centre touristique, « comme chez Nikita »... Vladimir Poutine aurait annoncé deux pôles touristiques autour du lac : List-vianka et l’île d’Olkhon. Youri, un autre pêcheur, nous propose de visiter l’usine qui est aujourd’hui à 95 % en ruine. Youri a une trentaine d’années, le teint mat, les yeux noirs et le cheveu dru et brun. Ses lunettes rondes et sa corpulence épaisse lui donnent un air gentil et poupon. Youri le Bouriate, dernier d’une famille de huit enfants, n’est pas marié. Il a commencé des études de pédiatrie mais les a abandonnées rapidement. Sa mère de quatre-vingt un ans habite le centre du village. Il jouera avec Eva et son ours en peluche et nous raccompagnera jusque chez Nikita. Au moment de nous quitter, il nous demande quelques roubles pour s’acheter une bière. Il y a quelques années, l’usine développait une importante activité de fumage de poisson. Seule une petite quantité du poisson est actuellement fumée localement, pour les besoins de l’île. Les bâtiments sont totalement négligés : ouvertures béantes, machines abandonnées, câbles coupés, sanitaires éventrés... Dans ce désordre sans nom, nous sommes très surpris de croiser quatre ouvrières au travail. Elles vident le poisson à la main, sous l’œil sévère d’une surveillante revêche et peu bavarde qui refuse catégoriquement toute discussion. Personne n’aurait pu imaginer que des femmes pouvaient encore travailler dans ces bâtiments totalement en ruine : Sous le régime soviétique, il y avait beaucoup plus de bateaux. Aujourd’hui, il n’en reste que huit, certains en réparation, d’autres à l’abandon. Deux sortent chaque jour en pêche. Les produits de la pêche, essentiellement de Pomoul, sont congelés et expédiés vers Irkoutsk. La pêche se fait de nuit durant les mois d’été. Les filets sont mis à l’eau en fin de soirée et relevés le matin vers six heures. À huit heures, les bateaux sont de retour. Toute la pêche se passe dans la « Petite-Mer » ou « Petit-Baïkal », qui correspond à un espace lacustre entre l’île et la rive et que l’on oppose au « Grand-Baïkal ». Les fonds y sont moins profonds et la température de l’eau y est plus chaude, ce qui favorise la présence du poisson. Entre le moment où les filets sont mouillés et relevés, c’est-à-dire toute la nuit, ils nous avouent, en riant franchement, boire de la vodka. Sous les étoiles, il fait froid et il faut bien se réchauffer... L’hiver, les pratiques sont différentes. L’île est totalement prisonnière de la glace et la pêche se fait sous la banquise. Les pêcheurs creusent des trous dans la glace et déposent des filets à deux cents mètres de profondeur. Les filets sont étendus avec des fusées et fixés avec des cordes, là où les fusées achèvent leur course. Les pêcheurs se rendent en minibus sur le lac pour leur activité. Il y a parfois des accidents. Ainsi, en janvier 1995, la glace s’est brisée sous leur poids. Ils sont alors trois pêcheurs dans le Grand-Baïkal. Il fait moins quarante-cinq degrés et le vent souffle à la vitesse de vingt-six mètres par secondes. Pour alerter les autres pêcheurs et pour se réchauffer, ils brûlent tout ce qu’ils ont sous la main : la charrette, les filets... Trempés, quasiment congelés, ils ne donnent pas cher de leur vie. Inquiets de leur absence, les autres pêcheurs entament des recherches. En observant à la jumelle, ils croient les voir disparaître sous la glace et les pensent morts. En fait, sous l’effet de la vodka, ils les confondent avec trois nerpas, phoques endémiques, la seule espèce au monde vivant en eau douce, qui, posés sur la glace, venaient de plonger. Pour noyer leur chagrin, les hommes retournent à la conserverie et boivent tristement de la vodka, à la santé de leurs amis disparus à jamais. Heureusement, il y a là le directeur, personnage lucide et plus sobre, qui demande de l’aide au responsable de l’administration. Ce dernier l’informe qu’il n’a pas les moyens de commander l’hélicoptère. Devant ce refus, le directeur se rend au cap Hoboj, localisé au nord, et signale sa présence en agitant des feux à main, auxquels les trois prisonniers de la glace répondent avec une lampe. Le directeur retourne alors à l’usine, arrête les autres pêcheurs dans leur beuverie, et téléphone au ministère des Situations urgentes pour faire venir un hélicoptère aux frais de l’usine, ce qui a coûté vingt-six millions de roubles. Cet épisode, qui aurait pu s’achever dramatiquement pour nos trois pêcheurs, les fait rire à chaudes larmes. Allez, encore un toast à la vodka pour fêter ce miracle de la vie ! Ils redeviennent plus graves quand ils évoquent l’avenir de leur activité qu’ils estiment en voie de disparition. Autrefois, tout fonctionnait, la centrale électrique, le fumage... Une année, en fonction des résultats annuels de leur pêche, ils ont été classés seconds au palmarès des meilleurs pêcheurs de l’URSS. Ils affirment avoir en leur possession les certificats attestant leur performance et évoquent avec nostalgie la fête qui fut donnée sur l’île pour cet événement, qui démontrait tout leur savoir-faire, leur compétence et la richesse du milieu. Ils pensaient bénéficier de primes pour ces bons résultats, mais c’est l’usine qui s’en est mis plein les poches : ils n’ont eu que soixante-quinze roubles, alors que la bouteille de vodka était à cinq roubles. Cette récompense n’en était pas vraiment une... Selon eux, il y a toujours autant de poisson dans le Baïkal. Le problème de fond, ce sont les bateaux, anciens et en mauvais état. Ils ne voient pas ce qui pourrait les sortir de cette situation dramatique. Ils ne sont pas contre l’orientation touristique. Cela permet de vendre du poisson et de promener les gens, mais ils ne souhaitent pas que le développement se fasse n’importe comment, comme c’est le cas actuellement. Le développement du tourisme est en partie lié à l’action de Nikita. Ils l’aiment bien, Nikita, ce qui n’est pas le cas des Moscovites, considérés comme des spoliateurs, qui rachètent des propriétés et qu’ils perçoivent comme de potentiels fossoyeurs de leur métier et donc de leur vie. Pour eux, celle-ci se partage entre trois activités, la pêche, la culture de leurs jardinets où ils font pousser essentiellement de la pomme de terre et des betteraves, et la vodka. Ils affirment en boire nuit et jour... Avant que nous partions, ils nous proposent d’embarquer pour la nuit sur leur bateau, pour une partie de pêche. On reporte ce projet à un autre jour de la semaine. Nous n’aurons finalement pas la possibilité de faire cette sortie, mais nous testerons différentes activités proposées par l’équipe de Nikita, ce qui nous permettra de découvrir cette île sous différentes facettes. À l’occasion d’une rencontre fortuite, nous proposons aux pêcheurs de revenir les voir l’hiver. Ce projet n’a pas encore vu le jour, mais il est dans mes « cartons ». L’hiver, l’île est prise dans les glaces et, au moment de la débâcle, au printemps, elle est totalement inaccessible durant une quinzaine de jours : d’une part, il n’est pas possible de passer en voiture sur la glace qui fond et, d’autre part, les bateaux sont immobilisés car la banquise se fragmente et se détache en gros blocs. Au cours de cette mission d’une dizaine de jours, j’ai pris plusieurs contacts et je perçois maintenant beaucoup mieux les problématiques qui pourraient être développées. Olkhon, comme de nombreuses îles dans le monde, est dans une situation charnière. L’abandon des activités traditionnelles au profit du tourisme est un grand classique. Finalement, la question qui se pose aujourd’hui est bien celle des choix et des politiques que l’on souhaite mettre en œuvre. Quel type de tourisme veut-on pour les îles, quels objectifs se fixe-t-on pour l’accueil des visiteurs, quelle part cette activité peut-elle prendre au plan économique et social ? Dans le contexte économique actuel de la Russie, il est évident qu’une île comme celle d’Olkhon pourrait être rapidement livrée au jeu des promoteurs de tout poil. »

p. 155-156 : L’ importance du thème touristique pour les îles « … au terme d’une quinzaine d’années de travaux sur les îles, je recherchais une thématique ouvrant de nouvelles perspectives de recherche. Celle du tourisme s’est avérée particulièrement ouverte, adaptée à mes préoccupations, et s’est imposée comme un axe principal de mes investigations scientifiques. Le tourisme touche toutes les îles, des flots inhabités aux fles les plus grandes, des rivages de la Bretagne aux contrées les plus lointaines et inaccessibles, des espaces les plus protégés, comme les parcs nationaux ou les réserves naturelles, à ceux ne bénéficiant d’aucune reconnaissance environnementale. C’est un sujet qui intéresse tout le monde : les transporteurs dont l’activité estivale compense les pertes de l’hiver ; les élus qui ne peuvent ignorer ni les résidents secondaires ni les problèmes générés par l’afflux des visiteurs ; les restaurateurs et les hôteliers dont le chiffre d’affaires est directement en relation avec cette activité, comme les marchands de souvenirs, les loueurs de vélos ou de bateaux et les taxis maritimes ; les gestionnaires des sites qui ne savent plus trop comment gérer certains débordements estivaux ; les gendarmes et les pompiers, durement sollicités durant les deux mois d’été, mais aussi les anciens qui observent les débarquements des estivants, les enfants qui vendent des colliers en coquillages à Saint-Nicolas de Glénan, les scientifiques qui s’inquiètent de l’impact du passage des touristes sur les pointes rocheuses de Belle-île ou de Groix, de l’arrachage des posidonies ou des herbiers par les ancres des bateaux de plaisance à Porquerolles ou à l’île du Loch, du dérangement pour les oiseaux sur les îles Trevorc’h, des retombées économiques à Port-Gros, des plus-values foncières à Bréhat ou à l’île-aux-Moines, et des habitants des îles qui, selon les points de vue, perçoivent les touristes comme une manne financière indispensable pour la survie, voire le renouveau des îles, ou, au contraire, comme une horde envahissante annonciatrice de leur fin. Donc, tout le monde a un avis sur la question, à commencer par les touristes eux-mêmes qui, le plus souvent, sont les grands absents des réflexions et des débats qui les concernent pourtant directement ! »

p.186 : Une autre piste de recherches

« Si je devais refaire ma carrière ou, plus exactement, si je pouvais en mener une seconde, il est probable que j’engagerais une réflexion sur la musique traditionnelle, une sorte de géomusicologie. J’aime la musique qui se localise sur une carte, qui a des racines, qui évolue au gré des déplacements et de l’histoire des hommes. Un tel projet me permettrait de croiser le chemin de musiciens, et de jouer une nouvelle gamme avec l’espace musical. Au terme de cette quête, je tomberais nécessairement sur des îles. La partition serait achevée, le voyage bouclé ! »

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Louis Brigand est tromboniste dans cette fanfare qui est bien connue en Bretagne.

p.187 : Insularité et endémisme biologique

« Les biologistes travaillent depuis longtemps sur les conséquences de l’insularité pour les espèces animales et végétales. L’isolement géographique a des incidences majeures sur leurs évolutions et, à ce titre, les îles sont le siège de nombreuses particularités. Elles concentrent notamment des espèces que l’on ne retrouve plus ou pas sur le continent et qui ont évolué en fonction des caractéristiques de l’isolement. Les travaux de Darwin sur les pinsons de l’archipel des Galapagos, en Equateur, ont permis de poser les bases de la théorie évolutionniste. Même à Beniget existent des formes d’endémisme. C’est le cas de la musaraigne des jardins, espèce considérée comme autochtone, présente dans les nombreux murets de pierres sèches ou les cordons de galets de l’île. On peut la juger comme une espèce relique, les populations du proche continent étant très fragmentées et peu nombreuses. »

p. 187-190 : Isolement et insularité

« On sait qu’il existe dans les îles de Papouasie-Nouvelle-Guinée des tribus très isolées, vivant encore quasiment à l’âge de pierre. De même, on a découvert à l’occasion de survols, en mai 2008, des Indiens jusqu’alors inconnus, dans la forêt amazonienne, à la frontière entre le Pérou et le Brésil. Certaines communautés, comme les Tchouktches, aux confins de la Sibérie orientale, appellent le reste de la Russie « le continent », tant leur situation géographique est vécue comme en marge du reste du pays. L’isolement peut donc être consécutif à la géographie, aux contraintes nées du relief, à la présence de la mer ou de la forêt. Il peut également être religieux, culturel ou politique. Certains groupes font le choix de s’isoler pour se protéger de l’extérieur et conserver ainsi leurs singularités » …. « Travaillant sur les îles, le thème de l’insularité, compris dans sa dimension géographique, s’est imposé de lui-même. La notion d’isolement est devenue une thématique. En 1653, isoler signifie « faire prendre la forme d’une île ». Le mot isolement provient du latin insulatus, qui signifie « séparé comme une île, isolé, délaissé », et de insula, qui désigne une île. Lorsque j’entamais, voici une trentaine d’années, mes premières recherches sur les espaces insulaires bretons, la question de l’isolement géographique des îles était posée comme une contrainte majeure et essentielle hypothéquant à la fois le maintien des populations, mais aussi le développement économique. Mais je ne percevais pas - et ne perçois toujours pas -cette situation comme les auteurs du célèbre Oxford English Dictionary la définissent : « Condition de vivre sur une île, et donc d’être coupé ou isolé des autres, de leurs idées, coutumes, etc. ; d’où étroitesse d’esprit ou de sentiment, perspective restreinte ». Cette définition est d’autant plus étonnante qu’elle émane d’auteurs britanniques, donc insulaires ! Je pense même plutôt l’inverse : l’isolement conduit à la recherche de solutions . »

p. 230 : L’île idéale ?

« Cela revient à se poser la question de l’existence d’une île idéale. Idéale pour qui et pour quoi ? Iles et utopies ont toujours fait bon ménage. Chacun trouve dans l’île ce qu’il a envie d’y trouver et cherche à y construire son propre « îdéal ». Le géographe n’échappe pas à cette logique. Selon la superficie, l’éloignement, le climat, le relief et le peuplement, il peut définir les critères pertinents pour qu’une île soit plus île qu’une autre, plus vraie que la « vraie » île. Mais, a contrario, qu’est-ce qu’une « fausse » île ? Un phare en haute mer, une île artificielle, une île virtuelle ? L’île peut revêtir toutes les formes. Et, pas plus qu’elle ne se laisse modéliser aussi facilement que certains le souhaiteraient, elle ne peut prétendre à l’universalité. C’est un objet, à la fois simplissime - une terre entourée d’eau - mais infiniment complexe. L’île idéale n’existe donc pas. »

Exercice d’application :

dessiner l’île mystérieuse d’après la description donnée par Jules Verne dans son roman :

(JPG)

Voici deux exemples pris dans les travaux remis :

(JPG)
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