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La haute montagne française : Pyrénées et Alpes

Publié le samedi 8 mars 2008

II/ LESALPES

Plan de la partie 1. Généralités La nature et les hommes Spécificité alpestre 2. Partage de l’espace et régionalisation Les Alpes occidentales Les Alpes Padanes Les Alpes du Sud françaises, méditerranéennes et duranciennes Entre Alpes du Sud et Alpes du Nord, un chapelet de pays de transition Les Alpes du Nord, en France Rhodaniennes et rhénanes, les Alpes du Nord en Suisse Les Alpes orientales Vallées longitudinales et massifs centraux Alpes et Préalpes calcaires La terminaison orientale de la chaîne des Alpes Bibliographie

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Au cœur du continent européen, placées en travers des communications entre le monde méditerranéen et les régions basses du Nord et de l’Ouest, les Alpes font figure de montagnes par excellence. Aucun autre massif au monde n’a suscité tant d’intérêt, n’a été l’objet de tant d’amour, au point de devenir une référence incontestée. Le privilège de la position géographique s’associe à une configuration arquée et à un bâti dont l’aération du relief amoindrit l’impression d’obstacle et d’isolement issus du cloisonnement des différentes unités autant que des fortes altitudes. Traversées et occupées par l’homme de manière ininterrompue depuis les temps préhistoriques, les Alpes se singularisent au niveau de notre planète par l’intensité et le perfectionnement de l’organisation de leur espace. Montagnes jeunes aux dénivellations considérables, les plus peuplées à l’échelle mondiale, elles ont vécu au cours du XXe siècle des mutations essentielles qui, du recul de l’agriculture au tourisme conquérant, constituent à l’aube du troisième millénaire un futur prometteur. Partagées entre sept nations à la superficie, à la population, à l’histoire et à la culture très variées, ouvertes sur l’Europe dont elles représentent un espace central, les Alpes demeurent une terre de particularismes et amalgament une infinité de « pays » remarquablement individualisés les uns par rapport aux autres tout en étant intimement soudés par l’incomparable dénominateur commun de la nature montagnarde, astreignante, contraignante, irritante parfois, mais en définitive jamais invincible.

1. Généralités

Majestueux, isolés les uns des autres par des vallées comparables à des avenues, déserts seulement en apparence, auréolés de nuages ou inondés de soleil, les massifs alpins se dressent en plein milieu de l’Europe comme un symbole d’éternité. Étirées sur 1 200 km, les Alpes couvrent un espace qui s’étend de Vienne à la Ligurie. On est frappé par la netteté avec laquelle l’édifice toise sa périphérie.

La nature et les hommes

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Trois composantes peuvent être dégagées pour mieux appréhender cette montagne hors du commun :

- Les Grandes Alpes cristallines sont le domaine des hautes altitudes, des sommets élancés et vigoureux aux noms universellement prestigieux : mont Blanc, mont Rose.

- Développées dans l’enveloppe sédimentaire à forte dominante calcaire, les Préalpes occupent une position géographique externe. L’épaisseur et la compacité des calcaires sont à l’origine des célèbres parois verticales qui se dressent au-dessus de la nappe vert foncé des forêts de conifères et se mirent dans les lacs aux teintes quasi surnaturelles.

- Les roches tertiaires, détritiques ou à dominante schisteuse, constituent les Alpes internes. Élevées, en Vanoise notamment, ces montagnes ne sauraient posséder la vigueur et la majesté de leurs homologues cristallines ou calcaires. Une originalité incontestable réside dans la présence des grands sillons longitudinaux. Les Alpes françaises sont fières de leur Sillon alpin, qualifié à juste titre par Raoul Blanchard de « chemin de ronde », mais les autres pays ne sauraient être en reste.

Globalement, la montagne alpine est humide et fraîche. Cependant, l’extension longitudinale et le découpage des divers ensembles du relief introduisent une bonne quantité de nuances.

L’humidité élevée favorise une végétation abondante que la topographie permet de reconnaître selon la superposition bien connue des étages collinéen, montagnard, subalpin et alpin.

Il n’a pas fallu attendre la fin du XXe siècle pour que soit reconnue la vocation européenne des Alpes. Dès la plus haute antiquité se multiplient les marques de l’occupation humaine, attestant que la montagne n’a jamais été perçue comme un obstacle infranchissable. L’Empire romain, première construction politique européenne unissant Gaule, Germanie et Italie, favorise le rôle de lien que les Alpes ne cesseront de remplir jusqu’à nos jours.

L’agriculture a été de tout temps la base de la subsistance des montagnards. Dans ce cadre austère, le relief laisse la place à d’amples corridors, remblayés d’alluvions fertiles comparables à des plaines, d’autant plus que les altitudes sont basses. En hauteur, parfois jusqu’à plus de 2 000 m, c’est une civilisation agraire tout à fait spécifique qui s’est implantée. L’homme s’est toujours accommodé de la tyrannie de la pente, et il est parvenu à utiliser des ressources étagées : cultures associées à l’élevage, rythme complexe des migrations des hommes et des bêtes au fil des saisons. Au bas des adrets, sur les sols parfaitement égouttés s’étalent et s’étagent les vignobles.

Cet aménagement de la montagne par une civilisation rurale se complète par l’utilisation d’autres ressources, le bois et l’eau par exemple. 1869 est une année capitale dans les Alpes. Venu deux années plus tôt en Grésivaudan pour installer une râperie, le Pyrénéen Aristide Bergès met en service à Lancey une turbine actionnée par une chute de 300 m, créant la houille blanche, dont il invente le nom. C’est le point de départ de la tradition industrielle des Alpes. L’expansion énergétique et manufacturière est indissociable de l’essor frénétique du tourisme. Sans que l’on puisse vraiment dater les débuts de cette activité (n’a-t-on pas écrit qu’Hibernatus, dont le corps remarquablement conservé par le glacier de Similaun, a été découvert en 1991 et daté par les spécialistes d’Innsbruck de cinq mille trois cents ans, était déjà un « touriste » !), on est forcé de constater que la dimension du phénomène a radicalement changé dès les années qui suivent la fin du second conflit mondial. La « révolution du ski », confortée par la généralisation en Europe des « vacances de neige », prend le relais de l’alpinisme, du climatisme ou du thermalisme, sans pour autant les supplanter.

Ce grand tournant entraîne inévitablement des effets contradictoires : on évoque la déstructuration d’un équilibre ancestral, les toiles d’araignée des remontées mécaniques, l’ampleur des infrastructures de communication, sans parler des plaies ouvertes que créent les pistes de ski, hors saison, sur les versants. On ajoute la pollution que génèrent des usines insuffisamment modernisées. Mais en contrepartie, après des décennies d’exode, voire d’hémorragie démographique, la tendance s’inverse et les derniers dénombrements de population permettent d’afficher - certes pas partout - un certain optimisme.

Spécificité alpestre

Fréquemment citées en référence, les Alpes possèdent une incontestable spécificité.

Du point de vue naturel, on y rencontre tout ce qui se rattache de près ou de loin au concept de chaîne récente : volume montagneux, altitudes élevées, dénivellations prononcées dans un relief généralement contrasté ; vigueur de l’érosion héritée et actuelle symbolisée par une empreinte glaciaire très forte. L’ensemble favorise la pénétration, donc l’humanisation et la mise en valeur ; cependant, il faut également voir là un paramètre favorable à l’exode... S’ajoutent bien sûr les éléments climatiques, accentués par l’altitude et l’orographie : refroidissement au fur et à mesure que l’on s’élève, lié à une augmentation des coefficients de nivosité et de pluviosité, avalanches liées à l’enneigement copieux, torrentialité accrue et dévastatrice.

L’originalité alpestre est en second lieu d’ordre humain et économique : les Alpes sont la région montagneuse la plus peuplée du monde et surtout la plus développée économiquement. Même si les passages transversaux ont été empruntés très tôt, et pendant des millénaires, ce fut le règne de l’autarcie, si bien matérialisé par la constitution de ces cellules intramontagnardes vivant presque totalement repliées sur elles-mêmes : paysans colonisateurs des hautes vallées, en particulier dans les Grisons, les Walser apportent l’illustration la plus achevée de l’économie autarcique ancestrale. L’élevage bovin s’ajoute à un fort sentiment individualiste pour expliquer une incroyable atomisation de l’habitat (plus de 50 écarts à Obersaxen, 45 à Gressoney). Deux révolutions affectent la chaîne en moins d’un siècle à partir de 1860 : celle de la houille blanche, de l’industrie et des transports modernes et celle du tourisme, le tout s’accompagnant d’une urbanisation galopante, au terme de laquelle les grandes villes sont présentes jusqu’au cœur de la montagne.

Particularités encore dans le domaine du partage politique : sur sept pays alpins, quatre le sont à part entière ou dans une proportion très élevée (Liechtenstein, Autriche, Suisse et Slovénie). Deux autres (Italie et France) possèdent une grande majorité de leur territoire hors des Alpes, mais accordent à la montagne une importance considérable. Très peu alpine géographiquement (1,6% de la superficie), l’Allemagne, enfin, l’est infiniment plus à titre sentimental. On en a la preuve par le rôle qu’ont pu jouer les montagnes bavaroises à diverses époques. Mais ce partage n’est rien par rapport à l’innombrable quantité de régions et de « pays », entités spatiales si clairement distinctes les unes des autres que chacune représente un monde en soi.

La diversité semble régner partout, mais la mosaïque des pays, régions ou espaces ne saurait être synonyme de confusion. L’émiettement ne gomme nullement les éléments de synthèse, et de nombreux dénominateurs communs surgissent systématiquement. En premier lieu, les hommes, solides, ingénieux, entreprenants, qui ont su si brillamment répondre à un cadre physique bien souvent hostile. Ensuite, ce capital de beauté, universellement répandu, de la paroi nord de l’Eiger , qui semble écraser Grindelwald, à la douceur des paysages forestiers des Tauern ou de Bled. Enfin, la vocation d’espace de transit omniprésente tant par les grands axes aujourd’hui surchargés, presque saturés, que par les multiples petits chemins de fer (en Suisse principalement) et le réseau routier secondaire qui facilitent l’accès aux vallées les plus retirées. Le tourisme illustre un fort sentiment d’ubiquité, qu’il s’agisse de manifestations centrées, voire « urbaines », ou au contraire du « tourisme doux » si caractéristique des Préalpes de Saint-Gall ou de Beaufortain.

Cathédrales de la Terre, les Alpes en sont devenues un authentique et incomparable terrain de jeu. Avantagées par leur position centrale dans une Europe qui marche vers son unification, elles sont bien davantage qu’une sorte d’hinterland récréatif. Espace vaste et varié, elles demeurent une terre de labeur, une terre de grandeur.

Ainsi, les Alpes nous apparaissent comme un patchwork, la terre, par excellence, des particularismes. Cela ne rend pas facile pour le géographe le problème du partage de l’espace et de la régionalisation.

Henri ROUGIER

2. Partage de l’espace et régionalisation

Sept nations se partagent l’espace alpin sur des superficies inégales avec des populations numériquement différentes et suivant des découpages administratifs variés. On distingue, de part et d’autre du faîte, des Alpes du Nord et des Alpes méridionales ; cette subdivision est plus difficile à percevoir à l’ouest du fait de la courbure de la chaîne. À l’est d’une ligne qui relie les lacs de Constance et de Côme s’individualisent des Alpes plus larges et moins élevées qu’à l’ouest, où l’ordonnancement du relief est beaucoup plus net. Le passage du secteur arqué au tronçon rectiligne de la chaîne correspond à la vallée d’Aoste, représentation emblématique de la « région » alpine. Plus à l’est, les Alpes Rhétiques, assimilables au canton suisse des Grisons, participent de plusieurs ensembles.

Les Alpes occidentales

La chaîne alpine se distingue par une grande netteté. On peut distinguer facilement les grandes unités géologiques. À cela s’ajoute une dominante climatique à la fois océanique et méridionale ; la conséquence réside dans des habitats ruraux plus élevés qu’ailleurs. Cette moitié des Alpes est plus latine que germanique ; si l’on rencontre les Walser jusque dans les vallées méridionales du massif du Mont-Rose, les Rhétoromanches des Grisons illustrent bien de leur côté la latinité alpine, au centre de la chaîne. France, Italie et Suisse, qui convergent au mont Dolent, se partagent les Alpes occidentales. De la Ligurie aux Grisons, le versant interne, regardant vers l’Italie, se dissocie facilement de son homologue, tributaire des bassins versants du Rhône et du Rhin.

Les Alpes Padanes

Deux ensembles se différencient de part et d’autre de la vallée d’Aoste. De la Ligurie au Grand Paradis s’étirent les Alpes du Piémont, tandis que, entre mont Blanc et lac de Côme, les Alpes Pennines et Lépontiennes se partagent entre Suisse et Italie tout en restant tournées vers le bassin-versant du Pô. Entre le col de Cadibona et la Doire Baltée, le versant piémontais est court : 20 km séparent la plaine du sommet du mont Viso (3 842 m). La cause réside dans l’absence de zone sédimentaire, sauf sur une mince épaisseur au niveau de l’Argentera. Roches cristallines et métamorphiques arment l’édifice. Les ophiolites sont responsables du sommet du Viso, relativement élancé tout comme son homologue granitique du Grand Paradis (4 061 m) ; les reliefs de la Stura ou de Dora Maira sont plus lourds à cause des schistes lustrés favorables aux pentes douces. À proximité de la plaine, les torrents dégringolant des hauteurs franchissent par d’authentiques traits de scie les roches vertes ou les schistes cristallins formant un rempart au-dessus du piedmont. Du fait de leur pente, ces torrents (Pô, Maira, Chiusone Cluson) sont dévastateurs à proximité de la plaine, car la muraille fait écran aux perturbations. Les parties basses de ces vallées reçoivent au moins 1 m d’eau par an, alors que l’amont n’en recueille guère plus de la moitié, du fait de la situation abritée, le bassin d’Aoste illustrant bien ce cas. Le bon niveau des températures explique la présence de la châtaigneraie jusque vers 1 000 m, relayée plus haut par le hêtre (parfois jusqu’à 1 600 m). Les secteurs abrités de l’intérieur s’apparentent à une vaste mélézine. Défavorisée par des sols médiocres et par la raideur des pentes, l’agriculture est en pleine décadence : dans la vallée de la Maira, la S.A.U. a diminué de 33% entre 1929 et 1982. Parallèlement, le déclin de la population est impressionnant : sur vingt-deux communautés de montagne, seulement trois affichent un solde démographique positif entre 1861 et 1981. Il s’agit de celles de la périphérie turinoise (Alto Canavese, Valle Ceronda et Casternone, basse vallée de Suse). Ailleurs, les pourcentages du déclin dispensent de tout commentaire : dans sept communautés, ils sont supérieurs à 50% ! Ces vallées sont des foyers d’émigration vers l’agglomération turinoise, mais aussi vers la France, car, jusqu’en 1713, une partie de ces hautes terres appartenait au Briançonnais (république des Escartons) et était francophone. Quelques établissements industriels sont visibles à l’aval des vallées, où la main-d’œuvre est abondante (métallurgie de Suse, roulements à billes de Villar-Perosa, ateliers textiles). Des centrales hydroélectriques, créées pour satisfaire la forte demande de Turin, complètent le tableau. Cela entraîne une urbanisation diffuse en petits centres de contact, dont Suse, qui assure également la fonction de ville de pied de col à la bifurcation des routes du Mont-Cenis et du Montgenèvre, est un exemple. Déclassée une première fois par l’ouverture de la voie ferrée transalpine Paris-Rome, la petite ville au commerce jadis florissant connaît à nouveau le même sort depuis la mise en service de l’autoroute reliant Turin au tunnel du Fréjus. Court-circuitée par le trafic ferroviaire et routier, Suse subit enfin les effets de l’intégration européenne, génératrice d’un alignement des prix des alcools et du tabac italiens sur ceux de l’ensemble de la Communauté... Le poids de la capitale piémontaise apparaît fortement sur le plan du tourisme. Les pentes douces servent de support à d’amples domaines skiables, le plus réputé étant celui de Sestrières, qui bénéficie de la proximité et de la facilité d’accès depuis Turin (ville organisatrice des jeux Olympiques d’hiver en 2006). Plus au sud, les stations modestes de la province de Cuneo totalisent en moyenne 750 000 nuitées par an. Enfin, au nord, les vallées de l’Orco-Soana bénéficient de la proximité du parc national du Grand-Paradis, auquel on accède par une route difficile jusqu’à Ceresole Reale, mais dont la majorité de l’espace protégé depuis 1922 se localise sur le versant valdôtain. La vallée d’Aoste se singularise par sa position au cœur des Alpes occidentales. C’est l’une des régions les mieux personnalisées, dotée d’un remarquable climat d’abri, profondément marquée par le rôle de cordon ombilical tenu par la Doire Baltée et celui de capitale à forte polarisation représenté par la ville d’Aoste. On a ici un des rares cas dans les Alpes où s’observe une adéquation entre unité géographique et entité politique, la région formant une « région autonome ». L’amont correspond au versant padan du massif du Mont-Blanc, Val Veni et Val Ferret donnant une réplique à la haute vallée de l’Arve, Courmayeur résonnant comme en écho à Chamonix. De Villeneuve à Châtillon, le bassin d’Aoste vit sous l’influence de la petite capitale, qui, dès l’époque romaine (Augusta Praetoria), tirait profit de sa position au pied des deux cols du Grand-Saint-Bernard et du Petit-Saint-Bernard. L’agglomération (34 000 hab.) doit son dynamisme à la trilogie administration, industrie et trafic transalpin. Aux portes de la ville se maintient une agriculture qui tire le meilleur parti des aménités du climat (vergers, vignoble). Dans les vallées, le tourisme a pris le relais de manière significative. En rive droite, on pénètre dans le périmètre du parc national du Grand-Paradis. Si le val de Rhêmes et le Valsavaranche ont conservé quasi intact leur paysage sauvage, impressionnant par l’encaissement de l’auge glaciaire, la vallée du Grand Eyvia (val de Cogne) s’est davantage ouverte au tourisme de masse. En rive gauche, les profondes vallées déboulant de la crête des Alpes Pennines connaissent un sort contrasté : Valpelline et val d’Ayas donnent l’impression d’une relative somnolence (qui n’ôte d’ailleurs rien à leur beauté), Valtournenche et vallée du Lys, principalement à l’amont avec Breuil-Cervinia et Gressoney accaparent l’essentiel d’un tourisme sans cesse conquérant. Ici, au pied du Cervin et du mont Rose, ces secteurs en amont de vallée ajoutent à la pratique de l’alpinisme de beaux champs de ski durant l’hiver. Alors que Breuil-Cervinia perpétue sa réputation bâtie autour de l’illustre et symbolique pyramide du Cervin, les deux Gressoney (Saint-Jean et La Trinité) et Issime conservent vivace l’héritage de l’ancestrale colonisation par les Walser : émiettement de l’habitat (1 376 hab. en 104 écarts pour les trois communes), architecture et traditions caractéristiques pérennisent sur ce petit morceau d’adret le témoin le plus significatif de la germanisation du versant sud des Alpes.

À l’aval de Châtillon-Saint-Vincent, la longue gorge débouchant sur le pays de Biella est représentative d’un corridor industriel, associant métallurgie et textile. De plus en plus, l’axe de passage international symbolise la vallée d’Aoste avec le partage du trafic à l’amont de la capitale-carrefour vers les tunnels du Mont-Blanc et du Grand-Saint-Bernard. L’incessant flux des poids lourds matérialise la vocation européenne affichée résolument par Aoste. Le revers de la médaille est l’inévitable déclin de la langue française, conséquence de l’immigration et de l’ouverture de la région tant sur le Nord que sur le Sud. Du val d’Ossola aux portes des Grisons, les Alpes Lépontiennes sont aussi très affectées par les axes transversaux du Simplon et surtout du Saint-Gothard. Elles ont payé un lourd tribut à l’émigration parfois lointaine (Tessinois en Californie). Les vallées secondaires, au pied du mont Rose et au Tessin (Valle Maggia, Onsernone, Verzasca), connaissent des difficultés par suite de l’isolement et du faible développement du tourisme. Dépopulation et vieillissement y sont la règle. Les grands axes de passage profitent peu aux vallées qu’ils empruntent, car on gagne très rapidement les lacs subalpins et l’aire milanaise. À cet égard, Domodossola n’est qu’une très pâle réplique d’Aoste. Bellinzona, capitale du canton du Tessin, s’inscrit déjà dans le contexte urbain et lacustre, espace de transition entre les Alpes et la Lombardie. La région transfrontalière des lacs (Majeur, Lugano, Côme) est débordante d’activité. Elle le doit pour partie à l’industrie et au tourisme (Locarno, Stresa, Lugano, Côme), mais elle est de plus en plus en compromis entre l’arrière-pays récréatif de la Lombardie et le balcon ensoleillé d’une bonne partie de la Suisse et de l’Allemagne. Autant les vallées secondaires tessinoises semblent isolées du reste de la Confédération, autant les rivages insubriens paraissent indissociables de l’ubac alpin. Ces rivages italo-suisses, réchauffés par les lacs au point que croissent des oliviers et que les îles Borromées offrent un jardin exotique, sont synonymes d’oasis de sérénité, de beauté et de richesse entre l’âpreté naturelle de la montagne et le frénétique essor économique lombard. L’ombre de Milan s’intensifie tellement qu’on rattache à ce secteur les Alpes Bergamasques et la Valteline. Entre la coupure issue de la faille insubrienne et la plaine du Pô, les premières constituent une entité longtemps identifiée par la pauvreté malgré une population réputée énergique : comme les vallées piémontaises, ces régions déshéritées ont été une terre d’émigration. Cependant, par essaimage de l’influence économique milanaise, depuis quelques années la tendance s’inverse et des implantations industrielles s’opèrent à partir de la ville relais de Bergame. On ajoutera à ces activités la station thermale de San Pellegrino. La vallée de l’Adda (Valteline) s’inscrit entre les Alpes Orobie et le massif de la Bernina. Plaine alluviale oblongue et basse, ourlée de vastes vignobles sur l’adret, la partie aval est marquée par une urbanisation intense se focalisant sur la dynamique capitale provinciale de Sondrio. Les cultures autant que les implantations industrielles sont de plus en plus sous la dépendance milanaise ; à l’amont de Tirano, par contre, on pénètre dans un contexte où la nature montagnarde s’impose et s’assimile déjà au monde des Alpes orientales.

Le versant interne des Alpes occidentales associe des particularismes très affirmés à des caractères communs relevant de son italianité fortement conditionnée par la métropole milanaise et par le pôle turinois, qui irradient jusqu’à l’amont des vallées, bien au-delà de la frontière lombardo-tessinoise. C’est sous l’aspect d’un vaste hinterland en amphithéâtre qu’il faut appréhender ce grand adret.

Les Alpes du Sud françaises, méditerranéennes et duranciennes

Traditionnellement, on place dans les Alpes françaises une coupure, qui, du sud du Vercors jusqu’au col du Montgenèvre, oppose Alpes du Nord et Alpes du Sud. En fait, il existe un espace transitionnel qui s’impose comme une zone charnière.

Cet ensemble associe deux familles de montagnes : hautes à l’est, basses et confuses à l’ouest et au sud ; au milieu de ces dernières s’interpose le val de Durance. Un élément majeur d’unité est l’influence climatique méditerranéenne, reconnaissable à la sécheresse estivale. Les Préalpes calcaires constituent la partie la plus étendue, la plus sauvage et la plus dépeuplée. Nulle part, la déprise rurale n’apparaît aussi accentuée. Monde âpre mais d’une singulière beauté que renforce l’ardente luminosité méditerranéenne, ces massifs cloisonnés ont un avenir incertain, même si localement se remarque un renouveau de l’élevage ovin et si les résidences secondaires, souvent issues de ruines achetées à bas prix et restaurées, se multiplient au même rythme que les nationalités de leurs propriétaires. Autrefois, le binôme céréaliculture-élevage définissait ces terres défavorisées. S’y ajoutaient des productions locales (lavande ou clairette de Die). L’élevage des agneaux gras, dits de Sisteron, s’est concentré et rationalisé (val de Durance, haute Tinée), cela accentuant l’émigration. Le tourisme existe ponctuellement du fait des apparitions modestes du ski (Gréolières, val d’Allos), de la réputation des paysages (canyon du Verdon) ou des côtés artistiques (faïences de Moustiers-Sainte-Marie). Plus avantagée, la haute montagne sud- et maralpine incorpore le flanc occidental de l’Argentera. S’en échappent trois vallées principales (Roya, Tinée et Vésubie) traversant l’ensemble par un chapelet de gorges et de bassins, formant d’authentiques microcosmes intramontagnards. Terre d’émigration également, cet arrière-pays bénéficie aujourd’hui de la clientèle du littoral azuréen et de l’essor du tourisme d’hiver, qui a redynamisé d’anciennes stations (Auron) et créé, grâce à des capitaux anglais, Isola 2000. Plus au nord, quatre « pays » à l’identité très affirmée prolongent la haute montagne : Briançonnais, Embrunais, Queyras et Ubaye sont le domaine des nappes de charriage, schistes, flyschs et autres marnes noires oxfordiennes. D’où un relief complexe, à l’origine de situations climatiques d’abri ainsi que de particularismes très forts.

La localisation de ces hautes terres dans un angle mort explique que les pluies soient peu abondantes. Le soleil permet à la forêt d’atteindre les altitudes les plus hautes de tout l’arc alpin (2 300 m) ; sur les amples adrets, les hommes ont pu fixer leur habitat à des niveaux peu communs (Saint-Véran-en-Queyras, 2 040 m). L’élevage bovin et ovin se maintient, comme les cultures céréalières, très localement en montagne (bassins de Ceillac, d’Arvieux), un peu mieux dans la haute vallée de la Durance, où prospèrent aussi des vergers. En Queyras se perpétue un artisanat voué au travail du bois. Le val de Durance est le cordon ombilical des Alpes du Sud françaises. Par le Montgenèvre s’affirme la vocation de transit européen. Riche région agricole qui profite d’un aménagement hydraulique réalisé à l’aval de la retenue de Serre-Ponçon, la vallée donne l’impression d’un ruban de prospérité qu’attestent des productions renommées (poires, pommes) et de petites cités actives à la population croissante (Sisteron, Laragne-Montéglin, Manosque et Gap, la plus grande ville des Alpes du Sud, 38 000 hab.). Présente à Saint-Auban, l’électrochimie a fait naître le seul petit pôle industriel de la région, un peu aux dépens de Digne.

Terre de contrastes, voire de contradictions, les Alpes du Sud restent néanmoins une région à problèmes, d’autant que s’accentuent les disparités avec leurs homologues du Nord, qu’elles rejoignent par plusieurs « pays » de transition.

Entre Alpes du Sud et Alpes du Nord, un chapelet de pays de transition

Passant d’un versant à l’autre, c’est graduellement que l’on quitte le Sud, progressivement que l’on gagne le Nord. Bochaîne et Trièves dans un cas, Gapençais, Champsaur-Beaumont en second lieu, haute Guisanne-haute Romanche, enfin, forment des binômes transfrontaliers participant des deux ensembles tout en affirmant leur originalité. S’ajoutent des bizarreries d’ordre administratif : une petite partie de la haute vallée du Buëch appartient au département de la Drôme, Champsaur et haute Romanche s’inscrivent dans celui des Hautes-Alpes. Ne constate-t-on pas, tel un point d’orgue, que le versant sud de la Meije regarde vers Grenoble alors que son versant nord est tourné vers Marseille ! Ces entités géographiques, à cheval sur deux versants, se singularisent par l’aspect composite de leur économie. L’élevage bovin, caractéristique des Alpes du Nord, apparaît déjà dans le Bochaîne, mais l’élevage ovin et caprin, typique des « Alpes de Lumière », est très présent en Trièves. Le complexe touristique qui, de Briançon au Monêtier, fait de la vallée de la Guisanne un gigantesque village-rue annonce par les infrastructures et leur fréquentation les usines à skieurs de la Savoie olympique. Le « pays » fortement rural autour de La Grave et du Villar-d’Arène conserve bien des traits « sudistes ». On pourrait en dire autant du Valbonnais et du Valgaudemar, mais ici la présence de la haute montagne cristalline et la coupure que crée le Sillon alpin méridional révèlent que l’on a pénétré dans un domaine où les massifs répondent à un ordonnancement rigoureux : on a franchi le pas entre la fantaisie et l’ordre, on est bien ainsi parvenu dans les Alpes du Nord !

Les Alpes du Nord, en France

Du Vercors au Chablais, du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, quatre ensembles parallèles donnent à la montagne un aspect aéré, les vallées, profondes et le plus souvent larges, étant disposées comme un canevas. L’ouest du croissant montagneux est symbolisé par cinq massifs préalpins : Vercors, Chartreuse, Bauges, Bornes, Chablais-Giffre, qui comportent beaucoup d’éléments d’unité, mais autant d’aspects les différencient. Dominant l’avant-pays, ils s’achèvent par d’impressionnantes parois calcaires. L’intérieur de ces bastions d’altitude moyenne révèle des surprises. Issus de styles de plissements différents parce que ayant évolué comme des unités distinctes, ces massifs peuvent être une réplique du Jura pour la régularité des plis et la conformité du relief par rapport à la structure (Vercors) ; ils peuvent représenter un archétype du relief inversé (Chartreuse) ou offrir des vastes aires charriées (Chablais-Giffre). Ils sont en outre originaux par leur humidité abondante du fait de l’effet d’écran que les escarpements opposent aux perturbations océaniques. Il ne faut pas sous-estimer le rôle de la latitude et de la position géographique, de plus en plus continentale vers le nord-est. L’altitude, souvent trop basse pour garantir un bon enneigement, se combine à la latitude et aux redoux très fréquents.

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Cette forte hygrométrie génère l’herbe et l’arbre. Les taux de boisement dépassent 60% et l’élevage laitier est de plus en plus omniprésent en gagnant les confins helvétiques. On mentionnera la célébrité du reblochon des Aravis pour illustrer la réussite en matière d’économie agricole. La présence de forêts est à l’origine des scieries, d’un artisanat (tournerie) et d’une industrie (cuisines intégrées) qui animent de petits centres (Thônes, Taninges). D’été ou d’hiver (mais dans ce cas avec des fortunes disparates), le tourisme est répandu depuis longtemps. D’abord lié au climatisme (Villard-de-Lans) avant d’être synonyme de grandes stations de ski réputées (La Clusaz, Morzine-Avoriaz), il s’identifie souvent au « tourisme doux », trouvant un bon support dans les parcs naturels régionaux du Vercors et de la Chartreuse. Par ses orientations et la clientèle qu’il appelle, il se situe dans une tout autre optique que celle des hautes montagnes internes.

L’Est correspond aux Grandes Alpes, regroupant massifs centraux cristallins et zone intra-alpine. L’épine dorsale cristalline, continue du Pelvoux au massif du Mont-Blanc, immortalise la haute montagne, imposante par ses altitudes (mont Blanc 4 807 m, Écrins 4 103 m), ses dénivellations et sa parure de glaciers. Dans les secteurs moins élevés, la vie pastorale se maintient grâce à la réputation de certaines productions (fromage de Beaufort), mais, dans la plupart des cas, elle a dû céder face au développement d’un tourisme partagé en une saison de l’alpinisme et de la randonnée (pays du Mont-Blanc, massif des Écrins ) et une saison de ski (l’Alpe-d’Huez, les Deux-Alpes, le val de Chamonix). Le Beaufortain se désolidarise par un « tourisme doux » qui le met en parallèle avec le Tyrol autrichien. Dans les parties basses des vallées, l’industrie occupe le peu d’espace disponible (val de Livet) mais, comme le tourisme, est loin de connaître le développement que l’on rencontre plus à l’est.

La zone intra-alpine s’inscrit dans le complexe des nappes de charriage ; le climat acquiert une luminosité déjà méridionale par la position d’abri. Ici, la civilisation rurale connaît la concurrence du tourisme après avoir dû affronter l’essor industriel, lié aux sites favorables aux hautes chutes pour la production hydroélectrique et avantagé par la fonction d’axe de transit transalpin (Maurienne). Au-dessus du chapelet des usines s’étend, entre Maurienne et Tarentaise, la plus forte concentration de stations de sports d’hiver des Alpes, près du premier parc national français, la Vanoise. De Tignes à Courchevel, des Arcs à Valmorel, de Val-d’Isère à Valfréjus, les toponymes se rassemblent en une « Savoie olympique ». Plus que les autres vallées, la Tarentaise a su saisir une opportunité conjoncturelle propre à la France à la fin du dernier conflit mondial : la valorisation de l’or blanc, voulue comme une entreprise de prestige dont le dessein était de rendre à un pays traumatisé par la guerre et par l’épisode de la décolonisation des sujets de fierté provenant de l’Hexagone lui-même, a été perçue par les Tarins comme une occasion exceptionnelle. De Paris provient une impulsion centralisatrice visant à donner à la nation une place de choix dans le carrousel alpin du tourisme de neige. Jouant le jeu, les autochtones ont assisté et participé ainsi à la déstructuration d’un équilibre ancestral aboutissant à la constitution d’une gigantesque scène capable d’accueillir le plus grand cirque blanc du monde.

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Industrie, tourisme et circulation expliquent l’essor des petites villes : Saint-Jean-de-Maurienne, à la confluence de la vallée de l’Arc et du pays d’Arves, Moûtiers, à la croisée des chemins de l’X tarin. Mais le développement du tourisme n’a pas totalement gommé les marques du passé. En Maurienne et en Tarentaise abondent, hors des sentiers battus, les villages perpétuant les traditions (Bonneval) ; les églises baroques (Montgellafrey, Termignon, Aussois) attestent que cette terre tournée vers l’avenir sait rappeler qu’elle a été un berceau de l’art dans les Alpes. Du col Bayard à la haute vallée de l’Arve, le Sillon alpin est la dépression longitudinale la plus basse de toute la chaîne ; s’y greffent les quatre cluses préalpines de Voreppe, Chambéry, Annecy et du Faucigny, portes d’entrée de la montagne. La Matheysine et le val d’Arly se distinguent par des altitudes plus élevées. D’authentiques plaines intramontagnardes s’offrent au regard : cluses, Grésivaudan, combe de Savoie et bassin de Sallanches conservent une agriculture rémunératrice (culture du maïs, arboriculture fruitière et élevage laitier). Ces plaines sont des rubans industriels, particulièrement les cluses de l’Arve (décolletage) et de Voreppe, l’aval du val d’Arly (aciéries d’Ugine) et la rive gauche du Grésivaudan où se multiplient les papeteries ; le bas Drac a fixé un puissant complexe chimique autour de Jarrie. Cette industrie est indissociable de villes telles que Cluses, Annecy ou Albertville, hissée au rang olympique depuis les Jeux d’hiver de 1992 ; elle bénéficie de l’intense trafic que génèrent ces voies de passage vers l’intérieur de la montagne en direction du sud et de l’Italie. Il faut mettre à part Grenoble, la plus grande agglomération des Alpes (450 000 hab.), celle qui connaît le développement le plus spectaculaire. La préfecture de l’Isère est à l’image du massif dont elle est la capitale, à ce point typiquement représentative de cette montagne que tout ce qui existe dans les Alpes du Nord, tout ce qui intéresse leur vie a son écho à Grenoble quand ce n’est pas son centre de commandement. Par le rayonnement de ses multiples activités, Grenoble donne l’image d’une ville de province qui a tissé son propre réseau, en dehors de Paris et même de Lyon. Elle doit à sa position de carrefour une vocation de métropole régionale, et il est permis de parler d’un « miracle grenoblois », car les conditions naturelles ne sont pas particulièrement propices à un tel épanouissement. Ville ordinaire en 1950, Grenoble est aujourd’hui une nébuleuse urbaine que sa dynamique entraîne vers un accroissement constant, tandis que la géographie physique assure la conservation d’un environnement imposant. Remarquable réussite de l’économie française, Grenoble n’a jamais perdu les paris qu’elle a continuellement pris sur l’avenir.

Riches par leur diversité, les Alpes françaises voient leur rôle s’accroître dans le cadre national alors qu’elles n’en occupent qu’un espace situé sur les marges. Plus prégnant apparaît le poids des Alpes en Suisse, où elles correspondent à trois cinquièmes de la superficie fédérale.

Rhodaniennes et rhénanes, les Alpes du Nord en Suisse On les subdivise en deux ensembles de part et d’autre du grand sillon longitudinal que l’on suit de Martigny à Coire.

Au nord de l’axe Rhin antérieur-haute Reuss-Rhône valaisan, on a une mosaïque de massifs. De la cluse du Rhône au Kandertal, les hautes montagnes calcaires offrent un aspect heurté, du fait de la majesté de leurs parois vertigineuses (Wildstrubel, Diablerets, Wildhorn). En avant de ces forteresses se développent des vallées amples et peuplées où élevage bovin et tourisme forment une parfaite synergie. En marge des Préalpes se distinguent le pays d’En-Haut et la Gruyère, à l’intérieur se singularise le Simmental, célèbre par sa race bovine. Le tourisme est indissociable de lieux célèbres : Leysin, accroché sur son adret, bénéficie d’un air si pur que le climatisme correspond à sa réputation première ; Gstaad, la station de montagne la plus huppée au monde, réalise une harmonie si réussie entre la nature et l’aménagement que le paysage qui en résulte incarne, au meilleur sens du terme, la Suisse des cartes postales, tant il regroupe les composantes de l’image traditionnelle que l’on se fait du pays. Du Kandertal à l’Oberhasli (haute vallée de l’Aar), on pénètre dans les hautes terres de l’Oberland bernois ; cristallines (Jungfrau, Finsteraarhorn) ou calcaires (Eiger), elles tissent la toile de fond d’un décor qui tire aussi son renom des deux lacs subalpins de Thoune et de Brienz. Prestige des à-pic, glaciers étincelants, célébrité des stations (Interlaken, Wengen, Grindelwald), accessibilité à la haute altitude par le spectaculaire chemin de fer à crémaillère du Jungfraujoch, tout se combine pour faire de ce « pays » particulièrement soigné un petit espace idyllique, l’un des trois pôles essentiels du tourisme helvétique, avec le Valais et les Grisons.

De l’Aar à la Linth, les Alpes uranaises et glaronnaises sont moins élevées et moins touristiques. Elles possèdent une triple fonction : historique, parce que c’est ici (sur la prairie du Rütli dominant le lac des Quatre-Cantons) qu’est née la Confédération, le 1er août 1291 ; industrielle, autour de Glaris, où se maintient le textile ; et passagère le long de l’axe du Gothard, où, au début du XXIe siècle, l’autoroute et la ligne de chemin de fer seront complétées par un tunnel ferroviaire de base réalisant la N.L.F.A. (nouvelle ligne ferroviaire à travers les Alpes), futur cordon ombilical du transport européen, Linthal, Altdorf, Stans, Sarnen sont des petites cités dynamiques qui annoncent l’ambiance du nord-est de la Suisse. Dans les cantons d’Appenzell et de Saint-Gall, les montagnes calcaires ne forment plus qu’un ensemble étroit entre Rhin et avant-pays. Seul le sommet du Säntis (2 502 m) domine fièrement un espace où se multiplient les fermes opulentes (Appenzell) et les usines près de la belle ville de Saint-Gall, blottie autour de sa célèbre abbaye. Un deuxième groupe de massifs, au sud du sillon médullaire, correspond à la chaîne pennine : un peu moins élevée mais plus étendue que le massif du Mont-Blanc, cette échine a acquis sa célébrité grâce au prestige du Cervin (4 478 m), isolé fièrement au-dessus de Zermatt, dont il est devenu l’emblème . Au-delà des sommets et des hauts lieux du tourisme (Saas Fee, Verbier), les vallées adjacentes au Rhône valaisan, particulièrement les vals d’Anniviers et d’Hérens, sont dépositaires d’une économie savante, basée sur l’élevage. Berceaux de pratiques collectives garantes aujourd’hui d’une situation économique stable et saine, lieux de naissance du consortage, Saint-Luc, Vissoie ou Chandolin prouvent que l’économie pastorale est loin d’être un aspect du passé au cœur des Alpes. Marquées par l’érosion glaciaire, ces vallées étaient prédisposées à être barrées, à constituer un réservoir de puissance. C’est chose faite avec l’aménagement hydroélectrique de la Grande Dixence, qui contribue pour une bonne part à l’exportation du courant vers le Mittelland en même temps qu’à l’industrialisation de l’axe rhodanien.

Entre Nord et Sud, les Alpes suisses possèdent une longue dépression intermédiaire. D’altitudes contrastées (de moins de 400 m à 2 431 m) avec des seuils à plus de 2 000 m (Oberalp et Furka), cette gouttière correspond à une déchirure structurale de l’édifice alpin et figure au rang des grands sillons longitudinaux. Au centre, le val d’Urseren illustre le parti que les hommes ont su tirer de conditions naturelles inhospitalières : une auge glaciaire aux multiples couloirs avanlancheux, un encaissement tel que la continentalité y est particulièrement prononcée et que l’ensoleillement hivernal se définit par sa parcimonie. Mais les trois cols (Oberalp, Furka et Gothard), pivot du trafic transalpin et intra-alpin, conjuguent le rôle stratégique et la prédisposition à la circulation : ainsi naît la bourgade d’Andermatt, centre de garnison, gare et cité de pied de col, prouvant que l’adaptation humaine atteint ici un peu les limites du possible. À l’ouest de la Furka, deux ensembles : jusqu’à Brigue, l’auge du val de Conches, terre natale de la civilisation des Walser, est une succession de longs ombilics et de verrous, un chapelet de villages-tas établis à l’abri des avalanches (Oberwald, Münster, Reckingen), vivant pour une part de l’économie pastorale mais où le tourisme connaît un grand succès (Fiesch, Bettmeralp, Riederalp). À Brigue, en contrebas du palais Stockalper, un vaste espace est dévolu aux emprises ferroviaires. Ici commence le Valais central, large corridor remblayé par de puissants apports alluviaux au point que la coalescence des cônes de déjection de l’Illgraben (bois de Finges) a occasionné non seulement une séparation naturelle, mais aussi la limite linguistique entre l’allemand et le français. Les éléments d’une économie prospère s’additionnent : grâce aux bons sols et au climat d’abri, l’agriculture repose sur l’arboriculture fruitière et le vignoble de qualité (à l’aval de Salgesch). Utilisant la production électrique régionale, les usines métallurgiques ou électrochimiques s’égrènent de Viège à Monthey et vont de pair avec les villes (Sierre, Sion, capitale cantonale, et Martigny) ; enfin, le tourisme profite des charmes de l’adret, surtout à Crans-Montana, ou encore des bienfaits des eaux thermales (Loèche-les-Bains).

Les Alpes orientales

On entre ici dans un bloc compact, quadrilatère du piedmont bavarois à la Lombardie-Vénétie et de l’est des Alpes Rhétiques à la plaine pannonienne. Les distances sont considérables : 250 km sur 600. Aucun sommet ne dépasse 4 000 m (le point culminant est le Grossglockner à 3 798 m), mais l’ambiance de montagne, souvent de haute montagne, prévaut presque partout du fait de la continentalité. Cela entraîne le développement des sports d’hiver à des altitudes plus basses que dans les Alpes occidentales. Un élément d’unité est l’appartenance à la civilisation germanique, complétée au sud par les Italiens et au sud-est par les Slovènes. La diversité est liée aux ensembles qu’impose l’architecture de la chaîne. Les massifs calcaires sont de part et d’autre d’une zone médiane où alternent axes cristallins et vallées longues et amples. S’individualise enfin la terminaison orientale de l’arc montagneux, là où convergent Autriche, Italie et Slovénie.

Vallées longitudinales et massifs centraux L’épine dorsale, de l’Ötztal jusqu’aux Tauern, se scinde en deux de part et d’autre du Brenner. C’est le domaine des plus hautes altitudes (Grossglockner, Wildspitze), des vastes glaciers (Pasterze) et des profondes vallées abritées où l’habitat dépasse 2 000 m (Vent : 2 014 m). Le tourisme a fait une entrée fracassante et se répand en grandes stations (Bad Gastein) ou en une nébuleuse de petits centres (Stubaital, Tauern). On considère l’Ötztal comme représentatif du « modèle autrichien » : d’Ötz à Obergurgl, les villages coquets, sont des lieux de villégiature et s’adjoignent des domaines skiables de haute altitude ouverts en été (Rettenbachferner, Tiefenbachferner). Ce paysage si soigné n’a d’égal que celui de la Suisse alpestre, mais, plus que d’un modèle, il s’agit ici d’un cas, celui d’une région vivant de tradition comme un arrière-pays de toute l’Allemagne bien plus que comme un terrain de jeu pour les Autrichiens. Il est significatif que le tourisme ne se soit pas développé aux dépens de l’économie pastorale ou de l’artisanat. L’Inntal voit s’opposer, entre l’Arlberg et la cluse de Kufstein, deux secteurs de part et d’autre du petit carrefour de Landeck. L’amont est un domaine où l’économie pastorale cohabite avec le tourisme (Sankt-Anton). L’aval, large, abrité, soumis au réchauffement que procure le föhn, s’inscrit dans le contexte des grandes plaines de la montagne possédant une agriculture intensive (arboriculture fruitière, maïs), ainsi qu’une industrie variée bénéficiant des aménagements hydroélectriques intégrés (Sellrain-Sils). Une polarisation s’exerce à partir d’Innsbruck. Deux fois moins peuplée que sa ville jumelle, Grenoble, la capitale du Tyrol (plus de 200 000 hab. dans l’agglomération), dont l’essor est lié à la volonté des Habsbourg qui étaient conscients de l’intérêt stratégique de sa position géographique au pied du Brenner, est moins marquée par l’industrie mais bien plus par la fonction tertiaire que son homologue dauphinoise. Ville olympique en 1964, elle est devenue le pôle d’attraction d’un espace relativement restreint, du Patscherkofel au Stubaital, remarquablement desservi par route et par rail. Capitale de Land, siège d’une université renommée, Innsbruck rayonne sur un arrière-pays passablement morcelé.

Plus à l’est, les vallées présentent plusieurs petites unités : pays de Kitzbühel, Pinzgau, Pongau, vallée de l’Enns. Le sillon de la Salzach offre à l’amont (Pinzgau), une réplique du haut Inntal : élevage et exploitation forestière s’associent à un développement prometteur du tourisme autour de Zell am See. À l’aval, le Pongau rappelle le bas Inntal par l’intensité du trafic et la place qu’y occupe encore une agriculture de plaine. Plus réduit, le val de l’Enns conserve une forte ruralité, et le tourisme y est modeste, contrairement à ce que l’on rencontre dans les vallées du Sud.

Les vallées méridionales apparaissent comme une sorte de puzzle dans lequel on peut dégager néanmoins trois ensembles. Au nord-est s’allonge, jusqu’au col du Semmering (985 m), le sillon Mur-Mürz. Tandis que le cours de la Maur n’est qu’une succession de bassins, le sillon de la Mürz présente davantage d’unité. Tous deux sont très caractéristiques de la province de Styrie, où l’agriculture conserve ses droits et sa prospérité, en harmonie avec une industrie diverse : textile à Knittelfeld, mécanique à Mürzzuschlag, et même sidérurgie, grâce au minerai de l’Erzberg, à Donauwitz. Ces activités font que la population continue de croître, alors que le tourisme conquiert la clientèle de l’agglomération viennoise, pour qui ces vallées deviennent une aire de loisirs de proximité. Au contact des Alpes Noriques et Carniques, les vallées de la Drave et du Gail se réunissent dans le graben de Klagenfurt. Si l’agriculture connaît des difficultés, le tourisme, lui, se cristallise autour des lacs (Milstatt, Wörth). Il s’agit également d’un tourisme de proximité, dont la clientèle provient du binôme urbain Klagenfurt-Villach. C’est de plus en plus la fonction de passage qui symbolise ce « pays » dont Villach est le pôle-carrefour ferroviaire au centre d’un X (axes Milan-Vienne et Salzbourg-Ljubljana). Villach a longtemps pâti d’une frontière fermée (Autriche-Yougoslavie), suivant la crête des Karawanken. L’accession récente de la Slovénie à l’indépendance politique est porteuse d’espoir en tant qu’elle ouvre sur le monde alpin une région de montagnes que tout rattache à lui. Plus à l’ouest, entre les massifs de l’Ötztal et de l’Ortler, le haut val Venosta voit alterner verrous et ombilics encombrés de puissants cônes de déjections. Ensoleillée, peu arrosée, la haute vallée de l’Adige fait figure d’oasis associant activité pastorale et agriculture intensive (maïs, vigne, arbres fruitiers). Le climat est à l’origine du succès de Merano, alors qu’à l’amont le passé romanche et germanique sert de support à un tourisme davantage culturel (Castello di Coira, Burgusio).

La simplicité n’est pas la vertu première des massifs et vallées qui se rassemblent au cœur des Alpes orientales. Plus facile à appréhender sont les unités calcaires qui les arment de chaque côté.

Alpes et Préalpes calcaires

Alors qu’au sud le calcaire colonise une vaste étendue que se partagent Italie et Slovénie, au nord les massifs sont plus étroits et se résument en des Préalpes austro-allemandes.

Les Préalpes calcaires du Nord se dressent comme une barrière calcaire imposante, malgré des altitudes absolues relativement modestes. Les Alpes bavaroises sont la plus petite entité géographique de l’arc montagneux, mais peuvent être subdivisées en trois secteurs que délimitent le Lech et l’Inn. À l’Ouest, les alpes de l’Allgäu sont les moins élevées (Mädelegabel, 2 649 m). Passablement morcelées, elles offrent un paysage adouci, associant de vastes secteurs herbagers, où l’élevage est omniprésent, à de belles étendues de forêts que l’on peut voir se mirer dans les lacs d’origine glaciaire. Aux alentours de Füssen se dressent les deux célèbres châteaux de Hohenschwangau et Neuschwanstein , dominant l’Alpsee, où Richard Wagner trouva l’inspiration pour composer La Walkyrie.

Alpes romantiques, artistiques... C’est aussi le fait du tiers central, entre Lech et Inn, où le tourisme est devenu l’activité principale autour du binôme Garmisch-Partenkirchen-Mittenwald, au pied de la Zugspitze (2 963 m). La proximité de la métropole munichoise garantit en toute saison une abondante clientèle, tout comme dans le tiers oriental.

Devenu bavarois en 1810, le pays de Berchtesgaden est blotti en contrebas d’un gigantesque cirque de parois calcaires dominées par les solitudes karstiques du Watzmann (2 714 m) et de la Steinernes Meer. Là encore, le contraste est saisissant entre la verticalité des abrupts et les plans d’eau lacustres (Königsee). Au réservoir de clientèle munichois s’ajoute la proximité de Salzbourg. Bien plus étendues apparaissent les Préalpes autrichiennes. Tout à l’ouest, le Vorarlberg est un pays de transition. Land de la république d’Autriche, il présente tous les aspects d’une apophyse de la Suisse. Ses montagnes humides sont vouées à l’élevage, tandis que les cultures se regroupent dans les fonds de vallée, réchauffés par le föhn. Hydroélectricité et industries occupent le bas Montafon et l’espace périurbain de Feldkirch, Dornbirn, Bludenz ou Bregenz, gravitant autour du pôle transfrontalier du Rheintal et des rives du lac de Constance.

Les Alpes calcaires tyroliennes continuent en Autriche le rempart bavarois. Montagnes sauvages alternent avec vallées ou seuils peuplés. Le tourisme est en pleine expansion autour de Seefeld im Tirol, la plus grande aire de ski nordique en Autriche.

L’arrière-pays de Salzbourg est cloisonné, moins touristique sauf sur les rivages lacustres (Attersee, Traunsee). Il s’agit avant tout d’un hinterland récréatif, tout comme, plus à l’est, les Alpes d’Eisenerz ou du Hochschwab, qui entrent complètement dans l’orbite viennoise, permettant à la petite cité de Mariazell d’ajouter le tourisme aux traditionnels pèlerinages. À la configuration en longueur des Alpes et Préalpes du Nord s’oppose la compacité des massifs méridionaux. De grandes failles attestent d’une tectogenèse cassante et génèrent des axes de passages fréquentés (seuil de Tarvis). Peu de secteurs des Alpes sont aussi connus que les Dolomites . En aucun autre endroit n’apparaît avec tant de netteté un millefeuille calcaire et dolomitique si épais. Le creusement glaciaire a évidé les soubassements peu résistants, ce qui rend encore plus majestueuses les parois (Tre Cime di Lavaredo, Gruppo di Sella). Espace de rêve pour l’escalade, les Dolomites ont tiré un grand profit des jeux Olympiques d’hiver de 1956, à Cortina d’Ampezzo. Cette station n’a plus aujourd’hui le monopole dont elle a joui : en Val di Fassa (Canazei) et dans le pays ladin du Val Gardena (Ortisei), on assiste à un essor spectaculaire des activités de loisirs, facilitées par l’accès que procure le corridor Adige-Isarco.

C’est l’un des axes majeurs du transit européen dans les Alpes. Du Brenner à Vérone, il s’agit d’un couloir dynamique par son agriculture intensive sur les sols alluviaux ou sur les cônes de déjections (arboriculture fruitière, viticulture) et par son industrie diversifiée. Les flux trouvent deux relais à Trente et à Bolzano, capitale de la région autonome du Tyrol du Sud, où l’une des originalités est le fort pourcentage de population germanophone. Fier de ses contrastes, le Haut-Adige, jadis balcon ensoleillé de l’Empire, aujourd’hui arrière-pays alpin et germanophone de l’Italie, symbolise la vocation européenne des Alpes, que l’on retrouve dans les régions qui terminent l’arc au contact de la Pannonie et du monde dinarique.

La terminaison orientale de la chaîne des Alpes

Du seuil du Semmering aux Alpes slovènes s’étend un espace transfrontalier, triplex confinum au point de concours de plusieurs mondes. Patchwork en miniature de tout le contexte alpin, cette région a pour trait d’union la montagne, mais aussi un rôle croissant des villes (Ljubljana, Graz, Maribor). À la charnière entre Alpides et Dinarides, culminant au Triglav à 2 863 m, les Alpes slovènes participent de plus en plus au mouvement conquérant du tourisme (villégiature autour du lac de Bled, sports d’hiver à Kranjska Gora). Rubans agricoles et industriels, les vallées (Drave, Save) sont partie prenante dans le dynamisme général qui profite également de l’extension des zones d’influence d’Udine et Trieste.

Sans avoir la majesté, le prestige ou la renommée de leurs homologues de l’Ouest, les Alpes orientales, par leurs différences et leurs multiples originalités, sont un monde attachant.

Reste qu’une synthèse semble difficile à trouver. C’est dans les Alpes Rhétiques, presque parfaitement calquées sur le canton suisse des Grisons, espace unique en son genre, à cheval entre Ouest et Est et entre Nord et Sud qu’on la rencontre. « Pays des cent cinquante vallées », les Grisons peuvent représenter une bonne synthèse des Alpes. De part et d’autre de la ligne lac de Constance-lac de Côme, vaste comme un sixième de la Suisse, mitoyen avec trois autres nations (Liechtenstein, Autriche, Italie), parlant trois langues (allemand, italien, romanche), dirigeant ses eaux vers trois mers (mer du Nord, mer Noire, Adriatique), le canton des Grisons représente une sorte d’État dans l’État, de Suisse dans la Suisse, mais surtout un incomparable résumé de ce que sont les Alpes. Rien ne manque à l’appel : massifs cristallins, montagnes calcaires, extension démesurée des schistes lustrés, empilement excessif des nappes de charriage, ombilics aménagés en polders (Domleschg), gorges redoutables (Via Mala), longs berceaux en altitude (haute Engadine), glaciers saisissants (Morterratsch), corridor agricole, industriel, urbain (Rheintal), stations touristiques de réputation mondiale (Davos, Saint-Moritz), espace aménagé en parc national, vallées isolées où se perpétuent paysage et traditions des Walser (Safiental), en même temps que l’habitat permanent le plus élevé des Alpes (Juf, 2 133 m), axes de passage unissant l’Allemagne à l’Italie (San Bernardino). Ce pays, où l’on a cru voir les « Balkans de la Suisse », impressionnante mosaïque du monde alpestre, est une étonnante synthèse. De Disentis à Poschiavo ou de Landquart à Scuol par le réseau des chemins de fer rhétiques, de Müstair à Coire par la route, on n’y compte pas la distance en kilomètres ou en temps de trajet, mais en nombre de cols à franchir, tant le cloisonnement y paraît exacerbé. À tel point que nulle part ailleurs la notion de cellule intramontagnarde ne peut être aussi authentique. Pays d’exception avec ses fermes walser en bois sombre, ses maisons engadinoises aux minuscules fenêtres ornées de petits rideaux de dentelle, mais dont les façades possèdent fréquemment un oriel, ou encore ses palazzi d’influence florentine évoquant l’époque florissante du trafic muletier transalpin, ces hautes terres pas comme les autres, bien polarisées sur Coire, la capitale (qui regroupe un Grison sur cinq), illustrent l’alliance de la tradition et du renouveau en offrant un magnifique condensé des Alpes, plus que jamais trait d’union, plus que jamais heartland en même temps qu’hinterland, plus que jamais au cœur de l’Europe.

Henri ROUGIER

Bibliographie indicative

Études générales sur l’ensemble de l’arc alpin Les Alpes, ouvr. coll. publ. à l’occasion du XXVe congrès de l’Union géographique internationale, 1984 P. GABERT & P. GUICHONNET, Les Alpes et les États alpins, coll. Magellan, P.U.F., Paris, 1966 P. GUICHONNET dir., Histoire et civilisation des Alpes, 2 vol., Payot-Privat, Lausanne-Toulouse, 1980 P. VEYRET, Les Alpes, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 2e éd. 1978 P. & G. VEYRET, Au cœur de l’Europe : les Alpes, Flammarion, Paris, 1967. Études régionales ou thématiques J. BILLET, Le Tessin, un versant méridional des Alpes centrales, Allier, Grenoble, 1973 R. BLANCHARD, Les Alpes occidentales, 13 vol., Arthaud, Grenoble, 1938-1956 ; Les Alpes et leur destin, Fayard, Paris, 1959 L. FRESCHI, « Le Haut-Adige-Tyrol du Sud : autonomie et développement », in Cahiers de l’Alpe, Grenoble, 1989 J. HERBIN, Le Tourisme au Tyrol autrichien, Grenoble, 1979 B. JANIN, Le Val d’Aoste, tradition et renouveau, Musumeci, Aoste, 4e éd. 1991 R. LIVET, Provence, Alpes, Côte d’Azur. Atlas et géographie de la France moderne, Flammarion, 1977 J.-B. RACINE & C. RAFFESTIN, Nouvelle Géographie de la Suisse et des Suisses, 2 vol., Payot, 1990 H. ROUGIER, Les Hautes Vallées du Rhin, Ophrys, Gap, 1980 ; Promenades en Savoie et Haute-Savoie, Trajectoire, Malzéville, 1991 ; Découvrir l’Isère, Horvath-Le Parc, Lyon, 1991 H. ROUGIER et al., Histoire et civilisation du Dauphiné, 2 vol., ibid., 1992 H. ROUGIER & A. L. SANGUIN, Les Romanches, ou la Quatrième Suisse, P. Lang, Berne, 1991 A. L. SANGUIN, La Suisse, essai de géographie politique, Ophrys, 1983 P. & G. VEYRET, Les Alpes du Nord. Atlas et géographie de la France moderne, Flammarion, 1979. Revues géographiques spécialisées Revue de géographie alpine, Grenoble Méditerranée, Aix-en-Provence Géographica Helvetica, Zurich.




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