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Le Kiswahili au Burundi : un front pionnier linguistique

Alain Cazenave-Piarrot
Publié le lundi 19 novembre 2012

Alain CAZENAVE- PIARROT Maître de Conférences Honoraire Université Toulouse 2 Le Mirail F. 31058 Toulouse Cedex 9. Chercheur associé au Laboratoire LAM CREPAO UFR Droit Avenue du Doyen Poplawski BP1633, F. 64016 PAU Cedex alain.cazenave-piarrot@orange.fr

LE KISWAHILI AU BURUNDI : UN FRONT PIONNIER LINGUISTIQUE.

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- Le Burundi, situé au centre du continent africain, étend ses 27 834 km², à la charnière entre Afrique centrale et Afrique orientale. Les effectifs de population atteignent 8.053.574 habitants en 20081 ce qui en fait, le pays le plus densément peuplé de tout le subcontinent africain, avec son voisin le Rwanda,
- Tous les Burundais d’origine parlent le kirundi, une langue bantoue, qui est la première langue officielle du pays. A partir des années 20, la colonisation sous mandat belge2, a introduit le français qui constitue, de nos jours, la seconde langue officielle. Le français, essentiellement appris dans l’enseignement, reste parlé par une minorité de Burundais.
- La situation du Burundi, à la jonction de plusieurs Afriques, se traduit linguistiquement par deux marqueurs. ▪ D’une part, l’anglais progresse. Il est parlé par quelques Européens et surtout par des Africains anglophones (d’origine rwandaise, ougandaise ou tanzanienne). Le phénomène est rendu très sensible en raison du basculement du Rwanda dans l’aire anglophone et, surtout, par l’ouverture du Burundi au marché international, surtout vers les pays du Sud, parmi lesquels le Kenya anglophone joue le rôle d’une puissance émergente. ▪ D’autre part, le kiswahili effectue, en ce début de siècle, une importante percée. En plus de son rôle traditionnel dans le monde des affaires, le kiswahili est dorénavant parlé par un nombre non négligeable de jeunes urbains, d’étrangers africains, de musulmans. Il est, par ailleurs, utilisé dans les médias électroniques et enseigné, dans les écoles et quelques universités burundaises, dont l’Université du Burundi.
- La problématique de notre démarche consiste à analyser comment le kiswahili, langue allogène, lingua franca venue de la côte de l’Océan Indien3, se pratique au Burundi, par diffusion spatiale et imprégnation du corps social, en se combinant aux autres pratiques linguistiques, dans un processus qui dépasse la seule dimension de la langue.
- Le terme « front pionnier » utilisé dans le titre de la communication est ici détourné de son acception première qui relève de l’histoire sociale ou de la géographie rurale. Il entend traduire les dynamiques de tous ordres qui accompagnent l’avancée du kiswahili, langue, mais, au-delà, modèle social, aussi bien au Burundi que dans les espaces voisins.
- Le plan se répartit en trois grands volets : 1. Pôles de pratiques et axes de diffusion : l’espace swahiliphone au Burundi. 2. L’affirmation du swahili entre héritage historique et institutionnalisation. 3. La dimension sociale et culturelle : l’avancée du modèle swahili.

POLES DE PRATIQUES ET AXES DE DIFFUSION : L’ESPACE SWAHILIPHONE AU BURUNDI.

Un phénomène essentiellement urbain, dans un pays essentiellement rural.

- Au Burundi, parler kiswahili est avant tout un phénomène urbain. Les principaux pôles de pratiques sont Bujumbura, puis Rumonge et Nyanza vers le sud du pays. La langue se diffuse à partir de points précis, toujours en ville, le plus souvent proches du marché - soko- et des rues commerçantes.
- Bujumbura, tout d’abord, est une appellation « selon l’usage swahili »4. Usumbura, kirundisé en Bujumbura, se construit à partir de1896, près du grand marché de Mukaza. ▪ Au départ il y a une mission catholique, le Boma allemand (avec une garnison d’askaris) et le port sur le lac Tanganyika. Boma est lui-même un mot swahili ( enclos, synonyme de kraal en afrikaans, de cuyala en gascon). Donc, linguistiquement, Bujumbura apparaît comme une création en swahili, dans un pays rural où elle est la première ville. ▪ Dès 1897, ouvriers et manœuvres viennent d’Ujiji pour la construction : on les appelle Swahilis. Ils se regroupent entre le lac et le poste, ébauche de l’actuel quartier asiatique, ainsi nommé avec l’arrivée de commerçants hindous et arabes. ▪ En 1938, l’administration coloniale belge lotit le « village swahili »5, rapidement appelé Buyenzi, centre extra coutumier, qui, dans un premier temps, va regrouper les Swahilis, de religion musulmane, ce qui donne à ce quartier son unité religieuse, avec large pratique du kiswahili. Donc, la première urbanisation africaine est swahilie, ici synonyme de musulmane et de kiswahiliphone. ▪ A partir de 1941, extension à l’est avec « le camp belge A », devenu Bwiza. Seront ensuite lotis Ngagara , puis Kamenge. Ngagara, autres « camps belges », chacun doté d’un numéro.
- Gitega, 50 000 hab. actuellement, est une ville créée en 1912 par les Allemands, résidence allemande, puis chef-lieu de l’Urundi sous mandat belge jusqu’en 1962. ▪ On trouve à l’ouest du marché central un « quartier swahili », à dominante musulmane, avec une architecture très particulière, que l’on pourrait appeler swahili : « les maisons sont disposées en bordure des parcelles, vers la rue. Souvent jointives, elles ménagent au centre de l’îlot une cour- verger, dans laquelle, au milieu des arbres fruitiers, les habitants cultivent quelques planches de légumes »6. Ce dispositif est, actuellement, largement submergé par la densification des constructions, commencé depuis plus de trente ans, et par l’extension du quartier swahili vers celui de Magarama.
- On retrouve des traits constants dans tous les quartiers swahilis des autres centres urbains au Burundi.  ▪ Proximité d’un marché, résidences généralement pauvres, voire misérables, petits commerces traditionnels, bazars, jardins-vergers, avec pour ceux-ci, la double variable des arbres plantés (manguiers et palmiers dans l’Imbo, avocatiers et papayers à l’intérieur) et de la densification de l’habitat, mosquées, écoles coraniques, absence de tout autre édifice culturel. ▪« Les villes à quartier swahili sont Kitega, Rumonge, Nyanza, mais aussi Ngozi, Makamba et Mabanda »7.
- Les pôles swahilis au Burundi sont d’abord des espaces urbains, avec l’islam comme dominante religieuse et usage du kiswahili, plus ou moins mêlé aux autres idiomes en diglossie et créolisation, comme nous verrons.

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Les axes de diffusion sont, actuellement la route, historiquement le lac.

- Les axes : ▪ Historiquement le premier axe fut le Tanganyika, au départ d’Ujiji puis de Kigoma, vers le nord du lac. ▪ Actuellement les routes ont pris le relais, avec une population de camionneurs swahiliphones qui assurent les trafics. Les routes du kiswahili sont aussi celles du carburant, du café, du sucre, des biens de consommation… et du sida. Il s’agit de la RN 6 (vers Ngozi et Bujumbura) et de la RN12 (vers Gitega et ses dépôts de carburants). Elles se séparent à Muyinga, en venant de Tanzanie depuis Dar Es Salam par Chalinzé, Morogoro, Dodoma, Tabora et Nyakasanza. Plus au nord, la RN1 vient de Mombasa par Nairobi, Kampala, le nord du lac Victoria, Kigali et Butare. ▪ Il faut ajouter les lignes aériennes de la compagnie Kenya Airways, ici Nairobi- Bujumbura- Kigali, dans les avions de laquelle la signalétique est en kiswahili, les annonces faites à la fois en anglais et en kiswahili.

Les aires : les basses terres de l’ouest et de l’est du pays.

- Les aires kiswahiliphones sont l’Imbo, plaine côtière du Tanganyika et plaine de la Rusizi, et le Mosso. ▪ Ces espaces constituent des fronts pionniers linguistiques, tant une langue autre que le kirundi, a du mal à se propager dans les milieux du Burundi rural. ▪ Les vecteurs de propagation sont l’imprégnation de vocabulaire, la diglossie et les pratiques langagières des enfants et surtout des jeunes, pour ces derniers, par effet de mode, comme nous verrons.
- Dans le Mosso, le kiswahili est porté par la proximité de la Tanzanie où il est langue officielle. ▪ Il faut souligner ici le rôle diffuseur joué par les réfugiés et autres déplacés durant la guerre civile.

L’AFFIRMATION SWAHILIE ENTRE HERITAGE HISTORIQUE ET INSTITUTIONNALISATION.

Le background historique.

- Le kiswahili fut longtemps considéré comme un argot au sens premier du terme, c’est à dire langue des voleurs, des prostituées, des populations de l’entre- deux. Il avait mauvaise réputation aussi bien auprès des ruraux que de la bourgeoisie urbaine. ▪ « C’est une langue qui, aujourd’hui encore, est déconsidérée dans certaines couches de la population burundaise »8.
- Parler kiswahili, plaçait le locuteur hors de la norme burundaise. Ce rejet persiste dans le Burundi rural. ▪ « Langue dépréciée il y a peu de temps encore, le swahili, bien qu’en progression, reste une langue de l’étranger »9.
- Parler kiswahili, revenait à transgresser, à la marge, les convenances sociales. Il faut voir dans ce rejet, aussi bien les préventions des classes dirigeantes burundaises que « l’impact missionnaire »10
- Pendant la colonisation, le kiswahili était la langue utilisée par les « petits blancs », pour communiquer avec leur personnel. ▪ Langue de commandement dans les entreprises et sur les chantiers, langue utilisée au Katanga dans les mines de cuivre, langue d’échange avec les boys. ▪ Cette pratique a longtemps subsisté, avec de fortes connotations de domination et de racisme au quotidien.
- En même temps, le kiswahili, déjà du temps de la colonisation, mais toujours actuellement, constitue un référent identitaire pour les Swahilis, ou considérés comme tels par les Burundais, essentiellement dans la commune Buyenzi, depuis peu dans celle de Bwiza. Les habitants pouvaient y appeler les Burundais des collines « vaches de Mwambutsa/ ngombe za Mwambutsa) du nom du monarque de l’époque11, ils les désignent encore parfois de sobriquets mi- injurieux, mi- moqueurs comme « kafiri / non-musulman » ou « we Murundi/ espèce de Burundais ».
- Le kiswahili reste la langue du commerce, qu’il soit international ou Burundais, grand ou petit. C’est ce qui fait sa force. ▪ On le pratique en ville, dans les échoppes, dans les magasins, au marché. A Bujumbura, dans les rues près du soko, dans les boutiques de Buyenzi et de Bwiza, dans les magasins du quartier asiatique.

Kiswahili, swahili, islam.

- Historiquement, le mot swahili désigne au Burundi ce qui relève de l’islam : la religion d’abord, mais aussi les activités économiques essentiellement commerciales, la langue enfin. ▪ Les musulmans furent longtemps englobés sous le vocable swahili. Parler swahili revenait à se désigner comme musulman. ▪ Les musulmans au Burundi sont majoritairement ismaéliens, les sunnites constituent le second groupe et il y a très peu de chiites.
- L’équation swahili= musulman reste valable dans l’opinion burundaise. ▪ « Dans la famille de ma mère, on dit d’une fille qu’elle se marie chez les Swahilis pour indiquer qu’elle se marie avec un musulman »12. ▪ « Mais avec l’influence de la Tanzanie, on se rend compte qu’un swahiliphone n’est pas forcément un musulman »13.Même si, par ailleurs, l’islam progresse comme en témoignent la construction de nouvelles mosquées et la saturation de l’espace public, soir et matin, par des appels à la prière, venus de minarets qui ne se cantonnent plus aux seuls quartiers traditionnellement musulmans que sont Buyenzi et le quartier asiatique.
- Jusqu’à sa récente institutionnalisation dans l’enseignement Primaire, l’enseignement du swahili se tint longtemps en dehors du système d’enseignement, même dans le système éducatif musulman. ▪ Au Lycée du Centre culturel islamique, dans le quartier asiatique, près de la Grande Mosquée, les élèves habitent les quartiers de Buyenzi, de Bwiza, de Buterere et sont essentiellement swahiliphone. Or l’enseignement se fait en français, sauf pour les cours de religion qui sont dispensés en kiswahili dans les petites classes, ensuite en arabe. ▪ La concurrence avec l’arabe existe. C’est en arabe que la religion est enseignée dans les classes terminales. 10% des cours sont enseignés en arabe. Il existe par ailleurs des cours d’arabe à l’intention des commerçants burundais qui vont à Dubaï ou des pèlerins qui veulent partir en pèlerinage à La Mecque14.

Une langue nouvelle venue dans le paysage institutionnel.

- Dans l’enseignement. ▪ Le kiswahili vient de faire un bond dans la reconnaissance institutionnelle avec, depuis 2006- 2007, l’organisation de son enseignement dans le Primaire. Actuellement, il est officiellement enseigné jusqu’en 5ème Primaire. ▪ Il faut souligner la fragilité institutionnelle du statut du kiswahili. Il n’y a pas de décret, pas de lois, peut- être une circulaire. Dans le discours d’investiture de Pierre Nkurunziza élu président le 19 août 2005 (réélu depuis en 2010), seule une phrase indique que le swahili et l’anglais seront dorénavant enseignés dans le Primaire, en même temps que l’éducation civique. « C’est une des expressions de la politique pensée par le Président de la République » 15, ni explicite, ni implicite. Indication présidentielle, mise en application par Saïdi Kibeya, Ministre de l’ Éducation Nationale en 2005 et mise en forme au point de vue administratif par une ordonnance du Directeur général du Ministère. ▪ On assiste à une pagaille organisationnelle : il faut dorénavant enseigner 4 langues aux enfants. Freinage de l’administration centrale : « Monsieur le Ministre, je ne le ferai pas : je ne veux pas tuer les enfants » et désarroi des enseignants de terrain « Comment ça peut marcher avec 4 langues ! »16. Entre confusion et incompréhension, l’enseignement du kiswahili passera-t-il dans le Secondaire ?
- Toutefois des freins institutionnels subsistent. ▪ Rien dans la diplomatie, dans l’administration burundaise, promesses non réalisées vis-à-vis de l’East African Community (EAC), où l’anglais est aussi la langue de travail. ▪ La langue de l’enseignement Secondaire reste le français. Ainsi au lycée Saint-André, dans le quartier Ngozi, au nord de Bujumbura, où étudie une forte minorité d’élèves congolais, les cours se font uniquement en français et il y a des cours d’anglais, mais « il est interdit d’y parler en kiswahili et en kirundi »17. ▪ Tandis que dans la bourgeoisie fonctionnaire de Bujumbura, on constate la progression du kiswahili avec un sourire amusé et des considérations désabusées… « Les gens comprennent (le kiswahili) mais refusent de le parler. Dans les enquêtes- ménage, beaucoup en parle, mais en off » »18
- Mais il faut se faire une place dans le carrefour linguistique que constitue dorénavant le rift occidental. ▪ Face au monde rural des hautes terres qui reste ancré dans les langues vernaculaires. Au Burundi qui reste très rural, le kirundi est la langue des gens. Idem pour le Rwanda. Idem pour le Kivu . ▪ Face à l’anglais, langue officielle aussi bien du Rwanda, que de l’EAC. ▪ Face au français, langue officielle du Burundi, mais aussi du Congo, où il constitue un des éléments de la cohésion du pays.

LA DIMENSION SOCIALE ET CULTURELLE : L’AVANCEE DU MODELE SWAHILI.

Dans les modes de vie : du refoulé à la transgression, puis à l’affirmation.

- La reconnaissance sociale du kiswahili s’effectue de façon non institutionnelle et à la marge, mais avec force. Elle passe par l’intégration de la langue dans la modernité économique, sociale, sociologique. ▪ Auparavant méprisé et moqué, il devient la langue qu’il faut connaître. Le mouvement concerne essentiellement les jeunes. ▪ « Dans mes souvenirs, c’est une langue nouvelle que j’ai entendue quand mes parents sont descendus vivre de Kiriri à Nyakabiga ». « Mon père n’appréciait pas : « Vous le parlez dehors, mais pas à la maison » disait-il. « J’ai donc appris le kiswahili dans la rue, d’abord avec des petites expressions et des mots interdits, comme Ku mama yako/ Nique ta mère »19. 
- La progression : ▪« De nos jours, c’est toujours la langue du business, mais elle devient celle que l’on parle avec les amis, dans les boîtes, à la plage et sur les marchés »20. ▪ Auparavant c’était la langue des gens de peu ou pas instruits. Maintenant, si on ne parle pas quelques mots, on passe pour un « mulenguelengue » c’est-à-dire un plouc21. « Parler kiswahili à Kamenge, ça fait branché »22.
- Le changement de statut date d’une quinzaine d’années, celles de la guerre civile et de la transition post guerre civile. ▪ « Quand je suis revenu au Burundi en 1991, les Burundais, surtout les Tutsis, méprisaient le kiswahili et ne voulaient pas le parler. On le parlait seulement à Buyenzi et à Bwiza. Mais depuis il se répand ».23.

Par l’activité économique.

- Dans la rue, que ce soit dans le petit commerce, l’artisanat ou les conversations « au coin de la rue », il faut souligner le dynamisme du kiswahili. ▪ A Buyenzi, les 4ème, 5ème, 6ème rues sont « les rues des garages » : on y fait réparer sa voiture, on y achète des pièces de rechange. Les artisans et les commerçants y sont Burundais dans leur grande majorité, mais on y rencontre aussi des Rwandais, des Tanzaniens, des Congolais. « C’est le kiswahili qui fédère » ce melting-pot. ▪ Dans le quartier asiatique, « les achats se font en kirundi, les marchandages mélangent les deux langues ». « Pour discuter un prix, si on parle kiswahili, on se fait moins avoir » ▪ L’usage du kiswahili sert de passeport, de signe de reconnaissance à Buyenzi, mais aussi à Bwiza, de plus en plus à Kanyosha et à Kibanga. Ce mouvement est porté par les jeunes, « par la nouvelle génération, issue du Buyenzi, mais qui a des moyens, c’est-à-dire qu’ils sont commerçants » 24.
- Dans les affaires. ▪ « Les commerçants indo- pakistanais parlent le kiswahili, leurs employés burundais aussi »25. « Le kiswahili est ma langue maternelle, mais à l’Ecole islamique où j’ai étudié les cours étaient en kirundi et en français. On parlait kiswahili dans la cour de récréation. Puis j’ai fait mes études Secondaire à Londres, donc je parle anglais ». ▪ « Les étrangers - Européens, Indiens, Arabes, « Sénégalais » (c’est-à-dire originaires d’Afrique de l’Ouest)- préfèrent le kiswahili au kirundi, car il est plus facile à parler »26.

Par le langage, la culture et les modes de vie.

- En plus de la langue, le kiswahili progresse par toute une série de comportements culturels.
- Le creuset langagier burundais, quand il intègre le kiswahili à son corpus, mobilise plusieurs dispositifs. ▪ Au niveau du vocabulaire on rencontre un écueil face aux autres parlers de l’aire kiswahiliphone : le kiswahili burundais, n’est pas le kiswahili sanifu / standard. Il existe des différences entre le kiswahili de Dar Es-Salaam et celui de Bujumbura. « Nous on peut les comprendre, eux ne nous comprennent pas »27. Il s’agit de carence de vocabulaire, pas de grammaire, ni de syntaxe. Au Burundi, le kiswahili est mélangé avec du français, en Tanzanie avec de l’anglais. Or les Tanzaniens ne parlent pas français. ▪ Les glissements sémantiques. Il existe des correspondances fortes entre kirundi et kiswahili qui, toutes deux, sont des langues bantoues à classes28 Celles-ci sont, par ailleurs, favorisées d’une part par l’absence de vouvoiement et de genre en kiswahili, par les nombreuses élisions en kirundi. Les exemples sont nombreux : toka/ kutoka (part, vas t’en), gehenda/ kwenda (allons), inanasi/ nanasi (ananas), saa/ isaha (l’heure- une montre), umwana/ mwana (enfant)29. Enfin le kiswahili du nord Tanganyika possède des particularités d’accentuation par rapport au kiswahili standard qui le rendent moins rugueux que celui- ci : « Kabila parlait le lourd swahili de Tanzanie, pas la variante plus légère de l’Est du Congo »30 ▪ Diglossie et polyglossie. « Au Burundi on mélange »31, « les clients mélangent kirundi et kiswahili »32 dans une polyglossie qui intègre des éléments plus ou moins importants de kiswahili. Il s’agit d’une langue mouvante, la plupart du temps celle de petites gens qui font du commerce et barguignent les prix. La diglossie va de pair, mais suppose une connaissance accrue de chacun des idiomes utilisés, pour passer de l’un à l’autre.
- Habiter swahili. ▪ Il existe une spécificité de l’architecture swahilie qui trouve son expression la plus achevée sur la côte de l’Océan Indien, à Lamu par exemple33. Sont ici concernées les maisons de commerce, les habitations. ▪ Mais l’habiter swahili concerne dorénavant les habitants des quartiers populaires de Bujumbura. Sur la même parcelle sont regroupés, non plus de la famille ménage comme dans le dispositif traditionnel rural du rugo longtemps transplanté en ville, mais, de plus en plus, une famille élargie aux enfants majeurs et non mariés, au cousinage même lointain, voire à des locataires sur le modèle du rupango des villes de la côte et de l’est de la sous- région. Le passage du rugo au rupango s’est accéléré au cours de la guerre civile (1990- 2003) qui a bouleversé la société burundaise et recomposé les solidarités familiales et claniques34 . ▪ L’habitat swahili du rupango est souvent celui de la pauvreté qui va de pair avec une grande promiscuité : cohabitation de plusieurs ménages, familles nombreuses, chambres exiguës et sans aération, absence de sanitaires convenables. A l’autre bout de l’échelle sociale, il existe un habitat swahili aisé. Mais, le plus souvent, l’aisance se note à l’intérieur de l’habitation. La façade sur rue est celle du commerce, de la boutique, de l’atelier. ▪ Habiter swahili consiste, en conséquence, à vivre dehors, faute d’espace intérieur disponible dans les rupango. Cette pratique concerne surtout les hommes, jeunes et plus âgés. Ils travaillent, jouent aux cartes, à l’ikibuguzo( sorte de jacquet à 32 excavations), discutent et traînent. Les femmes vont au marché, au robinet public, sinon elles restent davantage dans l’habitation pour s’occuper des enfants et de la cuisine. Ce mécanisme de « caraïbisation » du noyau familial35, acception tout d’abord démographique, s’étend aux modes de vie. Il concerne tous les quartiers populaires de Bujumbura, en particulier, les quartiers swahilis.
- Le kiswahili, diffuseur de culture. ▪ Des chanteurs burundais chantent en kiswahili comme Fariouz (prononcer Farias) qui chante les ¾ de ses tubes en kiswahili, Lolilo un garçon, Chanel une fille36. Tous sont jeunes, appartiennent à des groupes qui viennent du Buyenzi, du Centre des Jeunes de Kamenge et chantent dans les deux langues. Ainsi, Fariouz chante Buyenzi, son quartier d’origine. Sa chanson intitulée « Swahilini kuna manbo/ Dans le quartier swahili il y a des soucis », dénonce « le côté assez dévalorisant des polygames âgés du quartier…Buyenzi » 37, mais montre aussi le côté débrouillard des kiswahiliphones. Il n’y pas de sot métier : en chantant il enfile une salopette et se démarque ainsi du modèle rappeur, avec ray ban, grosse montre et belles bagnoles. ▪ La part du swahili dans les médias concerne surtout les plus jeunes. A commencer par la radio scolaire Ndera Gakura. D’autres radios, diffusent du swahili, au moins en musique, dans les programmes pour jeunes. On peut penser que la montée du swahili, au moins à Bujumbura, dans les quartiers populaires - Kamenge, Kwijabe, en plus de Buyenzi et de Bwiza- constitue un vecteur de la détraditionalisation des jeunes urbains38. ▪ Toujours dans le créneau culturel, le kiswahili est la langue de jeu et d’entraînement des équipes burundaises de rugby et du tournoi « KiBuBu39 »40 ▪ Le swahili a joué un rôle dans la guerre civile, dans la guerre régionale et au-delà. Il s’agit, au total, d’une culture de la rupture et de la contestation, mais qui se situe en même temps dans la post modernité actuelle. Cette posture est incarnée par le personnage de Laurent Kabila, qui parlait kiswahili et de son fils Joseph, élevé en Tanzanie et devenu président du Congo. Au Burundi on reconnait l’homme swahili dans l’archétype du maquisard qui a vécu plus ou moins longtemps en Tanzanie, du personnage du réfugié/rapatrié/expatrié, mal intégré pour des raisons économiques, qui effectue, seul ou avec sa famille, des va-et-vient de part et d’autre de la frontière burundo- tanzanienne41, mais qui parle kiswahili. Encore plus loin, aux Etats- Unis, la fête de Kwanza (Premiers fruits) qui a lieu fin décembre est célébrée avec des références swahilies et kiswahili, car c’est la langue d’élection des radicaux Noirs42.

CONCLUSION.

- Le kiswahili du Burundi occupe une place à la marge, face aux autres aspects et composantes de l’aire swahilie.
- Au-delà d’une pratique de la langue, il permet d’être Swahili.
- La progression swahilie est à replacer dans les processus d’inculturation, de métissage et de créolisation43 qui se déroulent à Bujumbura et au Burundi.

NB : Les nombreuses notes de l’auteur n’apparaissent pas dans cette publication. Vous pouvez télécharger l’article complet (notes comprises) ci-dessous :

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