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Le féminisme

Publié le mardi 24 mars 2009

FÉMINISME - Les théories

Article écrit par Françoise COLLIN

Ce qu’on désigne sous le terme « féminisme » est un mouvement complexe à la fois politique, social, culturel et intellectuel, qui s’est affirmé dans le dernier tiers du xxe siècle au sein de la culture occidentale (États-Unis et Europe) pour s’étendre ensuite, sous des formes diverses, à toutes les régions du monde. Il met théoriquement et politiquement en question la relation entre les sexes qui a assuré séculairement « la domination masculine » (P. Bourdieu), ainsi que leurs définitions. En effet si, à travers toute l’histoire humaine, la différence des sexes s’est traduite dans des formes sociales et culturelles multiples et a fait l’objet de conceptions religieuses et philosophiques diverses, c’est cependant toujours sur la base d’une structure duelle, hiérarchique et inégalitaire, diversement modulée, constituant un « invariant » (F. Héritier) relayé par la démocratie elle-même : celle-ci dans sa version grecque (N. Loraux) comme dans sa version moderne, se contente de substituer au patriarcat un fratriarcat (C. Pateman). C’est par son caractère global que le féminisme contemporain se distingue des manifestations sporadiques qu’il avait connues au cours des siècles antérieurs, manifestations qui étaient généralement liées à un objectif sectoriel et/ou concernaient un groupe déterminé. Ce mouvement conteste désormais structurellement les formes tant économiques que sociales, politiques, culturelles, privées ou sexuelles, du rapport entre les sexes. Il faut porter au crédit de Simone de Beauvoir d’avoir, en 1946, avec Le Deuxième Sexe, su repérer et articuler pour la première fois dans une réflexion générale les manifestations les plus diverses de la dualisation hiérarchique des sexes, et les formes variées sous lesquelles celle-ci se décline à travers les périodes de l’histoire et les cultures : formes sexuelles, reproductives, intellectuelles, culturelles, politiques, économiques, etc., qui font qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Même si les analyses sont d’inégales valeurs, et si le modèle humain proposé semble celui qu’incarne la masculinité, des phénomènes abordés jusque-là en ordre dispersé sont désormais structurellement problématisés. Une problématique qui ne cessera de se développer, suivant des chemins divers dans la pensée et la pratique. Trente ans plus tard, ce livre, qui fit scandale lors de sa parution, aura sa traduction dans le réel à travers le surgissement du « mouvement de libération des femmes », sans qu’il faille y voir un lien de cause à effet : les premières théoriciennes et activistes du féminisme des années 1970, tant américaines que françaises, ont pour la plupart lu Le Deuxième Sexe et s’y réfèrent, mais sans adopter nécessairement sa perspective théorique ou partager ses analyses.

Spécificité du féminisme

Phénomène complexe, irréductible aux autres phénomènes socio-politiques connus, tout comme à ses manifestations sporadiques antérieures, le mouvement féministe de la fin du xxe siècle manifeste son originalité tant dans son organisation et ses modes de développement, que dans son rapport à la théorie. En effet ce mouvement ne comporte pas de doctrine référentielle, pas plus qu’il ne s’organise en parti politique – et les rares tentatives faites en ce sens échouent. Il ne comporte pas de leader authentifié, même si des personnalités s’y manifestent, inaugurant divers courants de pensée et d’action. Et il n’a pas la représentation, fût-elle utopique, de sa fin : il ne définit pas les formes de la société idéale à atteindre. Il s’agit donc, dans la pensée comme dans la pratique, d’un mouvement acentrique dont les modes opératoires sont originaux : ce qui le rend inidentifiable sur la scène des objets politico-sociaux répertoriés jusque-là. Le motif de la critique et de la contestation féministe, à savoir la structure duelle et inégalitaire qui régit le rapport entre les sexes, est en revanche clairement identifié comme un « invariant » (F. Héritier) qui a traversé sous des formes différentes tous les groupes sociaux, toutes les cultures et toutes les périodes de l’histoire. Il s’agit donc de contester l’invariant. Si ce mouvement s’affirme sous le terme « féminisme » alors qu’il met en question non pas un des sexes mais bien le rapport entre les sexes et leurs définitions respectives, c’est que, d’une part, il est mis en œuvre par les femmes et les concerne au premier chef, et que, d’autre part, à la différence d’autres courants philosophiques ou politiques, il n’est pas identifiable à une doctrine fondatrice déterminée : il possède des acteur(e)s mais pas d’auteur(e). Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir n’y occupe pas la place dogmatique référentielle qu’occupe par exemple Le Capital dans le marxisme et cette différence entre la nomination de la « paternité » et l’anonymat de la « maternité » d’un courant est sans doute significative. Mais l’originalité déterminante de cet ouvrage, au-delà de ses analyses sectorielles inégales, est de faire apercevoir le caractère structurel des différents aspects qui régissent les rapports entre les sexes, que ce soit sur le plan politique, économique, social, culturel, générationnel ou désirant. Si l’identification et la contestation de la structure ayant conditionné les rapports de sexes au cours de l’histoire sont propres à l’ensemble du mouvement féministe, la lecture interprétative de ces rapports et l’énoncé des modalités de leur dépassement prennent des formes théoriques et politiques, différentes et parfois antagonistes.

Le devenir homme des femmes ou l’« universalisme »

Pour le courant dit « universaliste », qui se revendique de Simone de Beauvoir, il s’agit pour les femmes d’accéder à la position de sujet ou d’individu neutre, position que les seuls hommes s’étaient séculairement appropriée. En effet, la célèbre formule beauvoirienne : « On ne naît pas femme, on le devient », souligne le caractère socialement construit et contraint de la position féminine. Mais, dès lors qu’elle n’est pas accompagnée de la formule parallèle : « On ne naît pas homme, on le devient », elle laisse supposer que la masculinité incarnerait l’humanité dans son essence. La thèse qui sous-tend Le Deuxième Sexe va rallier et inspirer un courant important du féminisme français, qui rejette l’argument de la nature duelle des sexes (« nature-elle-ment ») au nom d’une unicité de la raison. La définition des sexes et la forme hiérarchique de leur rapport sont arrachées à leur fausse évidence naturelle pour apparaître comme une construction, un « être-devenu » historico-social. C’est ainsi qu’à la formule « différence des sexes » est peu à peu substituée celle de « construction sociale de sexes », celle de « rapports sociaux de sexes », ou plus tard celle de « genre », traduction approximative du gender anglais. Ce paradigme inspire non seulement les pratiques revendicatrices d’ordre politique et économique, mais contraint également à revisiter les différents savoirs et les systèmes de représentation.

Le différencialisme

Un autre courant, issu de sa confrontation avec la psychanalyse, adopte quant à lui une position différente et affirme – non sans référence à Mélanie Klein – qu’il existe deux sexes, deux modalités différentes d’incarnation de l’humanité, générant deux manières d’être au monde dont l’une a été bridée et asservie à l’autre. Si le rapport au monde masculin de type phallique a dominé l’histoire – parce qu’il inclut la modalité relationnelle de la domination – le rapport au monde féminin, jusqu’ici occulté – et lié à la modalité maternelle de l’accueil – offre une alternative bénéfique. Soutenu initialement par l’œuvre de Luce Irigaray, ce courant conteste l’affirmation lacanienne d’un signifiant commun aux deux sexes, et corrélativement la référence de l’humanité aux insignes phalliques. Au trait unaire qui caractérise ce signifiant, Irigaray oppose le signifiant féminin de « l’incontournable volume » ou des « lèvres qui se touchent », c’est-à-dire du non-un. Ainsi est reprise et traduite positivement la formule lacanienne selon laquelle la femme est « pas toute ». Marginalisée dans l’espace français dont la tradition politique est dominée par la conception de « l’individu » neutre, cette interprétation a parfois été qualifiée péjorativement d’« essentialiste » parce qu’elle semble figer chacun des deux sexes dans une essence immuable. Mais elle a inspiré d’importants courants du mouvement des femmes, en particulier en Italie ou aux États-Unis où elle a même parfois été qualifiée à tort de french feminism. On peut y rattacher indirectement la pensée américaine du care (Caroll Gilligan) qui affirme la nécessité d’un surplus de souci de l’autre ou de la sollicitude sur la justice. Dans cet éclairage, l’émancipation des femmes modifierait la conception même du monde commun.

Le postmodernisme ou l’indécidabilité

C’est sous l’influence du courant philosophique français dit postmétaphysique que se dessine une troisième position touchant à la définition théorique et pratique des sexes. On peut y relever des références à Michel Foucault ou à Gilles Deleuze, mais c’est Jacques Derrida qui, dans son enseignement régulier et très médiatisé aux États-Unis, en sera le principal porte-drapeau. Jacques Derrida récuse le caractère unaire du signifiant phallique. Il associe à la critique du logocentrisme déployée par Heidegger – critique du rapport au monde fondé sur la maîtrise et sur l’un – la critique du phallocentrisme, et forge ainsi le terme de « phallogocentrisme » pour caractériser et dénoncer la tradition métaphysique occidentale à la fois logocentrique et phallocentrique. Sous sa plume et dans sa perspective, la différence des sexes, sans être niée, ne peut être pensée sous une forme duelle : c’est une différance, c’est-à-dire un mouvement de perpétuel différer, rendant inidentifiables ses pôles. S’il qualifie de « féminine » cette position d’indécidabilité des frontières sexuées, c’est en un sens métaphorique. Le féminin est en effet une forme d’être au monde et de penser à laquelle il s’identifie lui-même. Ainsi n’hésite-t-il pas à affirmer – reprenant une citation de Maurice Blanchot : « Je suis une femme », la position spéculative tenant lieu, à moindres frais, de la révolution socio-politique qui, selon lui, ne fait que conforter par le régime de l’opposition le dualisme sexué. La chance du nouveau réside non dans la lutte mais dans le jeu, ainsi que Derrida l’exprime au cours d’un dialogue avec une féministe américaine. Cette position, qui inspirera un courant important du féminisme universitaire américain, aura peu d’impact sur le féminisme français. C’est beaucoup plus tard qu’elle atteindra indirectement celui-ci par le détour de la queer theory, qui tente d’affirmer l’indécidabilité des sexes à travers celle des sexualités, thèse soutenue en France par certains leaders intellectuels du mouvement homosexuel qui se revendiquent de l’œuvre de Judith Butler. Le « nomadisme », soutenu antérieurement comme féminin (Rosi Braidotti), se traduit désormais en « transgenre ». La réalité de celui-ci est toutefois contestée par certains penseurs de l’homosexualité comme Leo Bersani.

Des sexes aux sexualités

À partir des années 2000, certains courants dérivés de la pensée derridienne mais davantage encore de la problématique des homosexualités greffée ainsi sur celle des sexes vont, en partant des États-Unis pour gagner la scène française, faire de l’indécidabilité non plus un différer, une différance, mais un état, une « indifférence » non seulement des sexes mais des orientations sexuelles. Pour récuser la hiérarchie des sexes – et des sexualités – contestent jusqu’à leurs différences, tenant pour négligeable la morphologie. Certaines recherches scientifiques (H. Rouche) tendent d’ailleurs à montrer la similitude même biologique des sexes sous leur apparente dissymétrie. Alors que chez Derrida la différance est un mouvement, chez les théoriciennes ou théoriciens postérieurs du gender trouble (Judith Butler), réinterprété par la queer theory, l’indécidabilité devient un statut. L’affirmation de la « différance » se transforme en affirmation de l’« indifférence » des sexes (Prokhoris). À la limite de cette perspective, la réversibilité des sexes et des sexualités est donc potentiellement radicale. La différence morphologique devient insignifiante, ainsi que l’indiquait d’ailleurs déjà Gilles Deleuze en revendiquant un « corps sans organes ». L’inégalité est surmontée par l’identité – une identité mouvante – au moins potentielle qu’il s’agit d’exercer. Paradoxalement, les théories de l’indifférence des sexes et des sexualités viennent ainsi rejoindre par une voie détournée les théories classiques du sujet neutre et souverain, voire tout- puissant – l’individu –, qui serait à la fois homme et femme, homo- et hétérosexuel. Se heurtant toutefois à la dissymétrie flagrante des sexes dans le processus générationnel, dissymétrie qu’avait à sa manière déjà rencontrée et recouverte Le Deuxième Sexe, elles en minimisent la portée ou soutiennent le projet des technologies de la reproduction.

Enjeux politiques

Malgré leur diversité et leurs oppositions, ces théories, qui donnent lieu à des pratiques diverses, ont en commun la mise en cause de la domination historico-sociale des hommes sur les femmes, qui se manifeste dans les différentes modalités de la vie politique, sociale, économique, érotique, générationnelle ou symbolique. Elles entraînent des stratégies diverses concernant le devenir des rapports entre hommes et femmes, enjeu central du féminisme ou des féminismes dans leur ambition émancipatrice. Ce qui caractérise le féminisme, au-delà des positions philosophiques et politiques diverses touchant aux rapports entre les sexes et à leurs statuts respectifs, c’est qu’il en conçoit la transformation non comme un tournant spéculatif, mais comme une pratique politique aventureuse, conjoignant réflexion et action. Il constitue à ce titre une praxis au sens aristotélicien : praxis déployée dans la durée, sans représentation a priori de son modèle, mais qui vise à surmonter l’inégalité séculaire se matérialise dans la « domination masculine ». La question des rapports de sexes, élevée au rang de paradigme politique et théorique par le féminisme, reste toujours retraversée par celle des classes, des races, des orientations sexuelles, des cultures et des conjonctures historiques, qui imposent une pluralité d’analyses sectorielles et d’actions transformatrices. Elle constitue un angle d’approche théorique et pratique universel, mais non exclusif du réel. La domination d’un sexe sur l’autre concerne en effet toutes les périodes de l’histoire et toutes les cultures : mais, en la prenant en charge théoriquement et politiquement, le mouvement féministe ne prétend pas, comme le mouvement marxiste avec la lutte des classes, en faire la « cause » déterminante de toutes les autres formes de domination et d’exploitation. La validité du féminisme est universelle mais non exhaustive.

· Françoise COLLIN

Bibliographie

· L. Bersani, Homos : repenser l’identité, Odile Jacob, 1998 · M.-H. Bourcier, Sexpolitiques. Queer zones 2, La Fabrique, Paris, 2005 · P. Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998 · R. Braidotti, Patterns of Dissonance. A Study of Woman in Contemporary Philosophy, Polity Press, 1991 · J. Butler, La Vie psychique du pouvoir, Léo Scheer, 2002 · F. Collin, Le Différend des sexes, Pleins feux, 1999 · F. Collin, E. Pisier & E. Varikas, Les Femmes de Platon à Derrida. Anthologie critique, Plon, 1999 · G. Deleuze & F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972 · J. Derrida, Points de suspension, Galilée, 1992 · P. Deutscher & F. Collin dir., Repenser le politique : l’apport du féminisme, éd. Campagne première, 2005 · C. Delphy, L’Ennemi principal, Syllepses, 1998 · G. Duby & M. Perrot dir., Histoire des femmes en Occident, 5 vol., Plon, 1990-1992 · G. Fraisse, La Raison des femmes, Plon, 1992 · C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Côté-femmes, 1992 · F. Héritier, Masculin/féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996 · J. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré & D. Senotier dir., Dictionnaire critique du féminisme, P.U.F., 2000 · L. Irigaray, Speculum, de l’autre femme, Minuit, 1974 · N. Loraux, Façons tragiques de tuer une femme, Gallimard, 1985 · N. C. Mathieu, L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, 1991 · C. Pateman, The Disorder of Women : Democracy, Feminism and Political Theory, Stanford Univers. Press., 1989 · La Place des femmes : les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, ouvr. coll., La Découverte, 1995 · S. Prokhoris, Le Sexe prescrit, Aubier, 2000 · Le Siècle des féminismes, ouvr. coll., éd. de l’Atelier, 2004.

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  • Françoise Héritier et les lois du genre

    universcienceTV  - le Juin 2010 2010

    A voir jusqu"au 6 juillet 2010 en version intégrale et gratuite le documentaire Françoise Héritier et les lois du genre

    http://www.universcience.tv/media/1212/francoise-heritier-et-les-lois-du-genre.html

    L’anthropologue Françoise Héritier développe sa pensée sur l’organisation et l’origine du rapport hiérarchique entre les sexes.

    durée : 49 mn Réalisation : Anne-France Sion Production : CNRS Images 2009

    http://universcience.tv






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