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Le non-lieu géographique

A propos des gares du TGV est
Publié le dimanche 25 novembre 2012

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Le non-lieu géographique

le TGV fait un bref arrêt dans une gare nouvelle de la ligne Est, la plus récente à l’heure où j’écris. “Lorraine TGV” est son nom.

La vision et l’usage de cet endroit me suggèrent quelques réflexions de géographe et de citoyen français

En premier lieu, on ne dessert plus une ville mais une région. Nous trouvons là une des conséquences de l’obsession de la vitesse et des con-traintes chrono-techniques du train rapide. Les voies doivent aller le plus rectilignement possible afin de permettre ces vitesses de 330 km par heure et bientôt plus. En conséquence, l’essence du tracé est la vitesse, la platitude et l’espace disponible. Cela est grandement lié à l’espace rural. A ce stade-là, la ville est contraignante, mal pratique. Elle doit donc systématiquement être évitée sur les nouvelles lignes, sauf quand elle est un terminus. De là découlent les deux créations de la ligne est, “Lorraine TGV” et “Champagne-Ardennes TGV”. Les usagers et les collectivités doivent se débrouiller à rejoindre et raccorder le lieu de passage dicté par la contrainte chrono-technique. Apparaît donc ici clairement un clivage net entre la Grande Vitesse et le reste du transport ferroviaire. Les trains ordinaires vont d’une ville à l’autre, s’arrêtent dans des gares urbaines qui portent des noms de quartiers (Saint Jean, Matabiau, Montparnasse...) . Les TGV sont des concepts de transport, avec ce que les aménageurs appellent “l’effet tunnel”, déjà expérimenté avec la présence d’autoroutes sans échangeurs. La cicatrice du paysage ne lui rend rien au plan humain. Les sociétés locales vient passer à toute allure TGV et voitures. Rien ne me frappe plus que ces badauds des ponts enjambant les autoroutes qui regardent filer un fleuve métallique qui leur est inutile et étranger. Mais l’obsession de la chronophagie est satisfaite. Bordeaux-Paris en 2 h 30 minutes ou Strasbourg-Paris en 2 heures ! Voici les slogans des camelots de la politique, de l’immobilier ou de la culture. Pendant ce temps de plus en plus compressé, les voies de desserte ferroviaires locales ou régionales sont fermées ou s’enfoncent dans l’archaïsme technique, la vétusté et le retard (discutez-donc avec les usagers réguliers des T.E.R. !)Mais le TGV se vend (plus ou moins bien !) à l’export, pas le TER ! Cette situation découle donc d’un faisceau de logiques où l’homme est assez singulièrement absent. Et peu à peu toute la vie de nos “élites” s’organise sur ce schéma spatio-temporel. TGV le matin - réunion de travail à Paris- TGV soir. Et le lendemain Avion- séminaire à Prague - Avion. Kérosène et bla-bla. Illusion d’efficacité. Coupure et mépris du petit peuple rivé à sa misérable bagnole, mobylette ou rame de métro. Nous voyons bien ici l’inversion du processus structurant : au commencement (béréchit...) l’homme créa les transports pour le servir et faciliter sa vie moderne. Puis, peu à peu d’abord, et très brutalement ensuite, le système de transport a créé le travail qui lui convenait et l’homo navigans qui va avec. On peut dire la même chose des télé-conférences et de l’ordinateur. Bilan : des gares nulle part.

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Et j’en viens au second point de mon propos. Ces gares sont des non-lieux. Il faut alors faire resurgir la langue-mère, le grec et on obtient u topos, avec le u privatif et le mot grec qui désigne le lieu. Cela vous dit quelque chose ? Bien sûr ! C’est l’origine du mot fabriqué par Thomas More dans son livre “Utopia”, qui décrit la vie idéale dans une île qui n’existe pas, d’où son nom. Ce titre a eu une grand fortune (plus que son auteur exécuté quelques années plus tard pour des raisons peu claires) et a fini par devenir le nom commun qui désigne à la fois l’idéal, l’irréel et l’irréalisable. Le XXème siècle aura été celui de la mise en oeuvre d’utopies totalitaires et diverses, nazisme, communisme, maoïsme...Il sera de bon ton après 1989 et la chute du bloc soviétique de décréter l’utopie mortifère et forcément totalitaire, en même temps que sa fin, pour notre plus grand bonheur. Mais qu’est-ce que ce non-lieu qui s’appelle “Lorraine -TGV”, sinon une utopie ? Débarrassée cette fois de toute notion d’idéal et d’irréel. Ce non-lieu existe, en pleine campagne lorraine, entre Metz et Nancy, au milieu des prairies à bovins, des champs de blé et de colza et des villages lorrains groupés, aux jolis toits de tuiles en terre cuite. Un double quai, des halls métalliques et des humains migrants poussant leurs valises à roulettes vers les escalators les portants jusqu’aux bus qui les raménent vers leurs frères humains et leurs agglomérats d’habitats. Temps de l’arrêt : environ 3 minutes. Un non-lieu d’une tristesse peut-être prophétique. Ce qui était de la science-fiction au siècle dernier est déjà notre quotidien et annonce un futur dont nous savons déjà qu’il sera technicisé à outrance ou ne sera plus. Le non-lieu peut devenir la nouvelle norme, il l’est déjà partiellement. Les gigantesques aéroports sont plantés eux aussi dans le désert : voyez l’aéroport “Dallas-Fort Worth” ou pire Nagoya et son aéroport-île artificielle. Il est acquis qu’un aéroport est artificiel. Il en sera bientôt de même pour une gare ou un port maritime. Couplons cette logique du non-lieu avec celle du “non-humain” ou du trans-humain” et nous avons une perspective assez effrayante d’un avenir à la “Blade Runner”. Voyons à échelle locale comment peu à peu la grande distributions déshumanise les grandes surfaces. Dans un avenir très proche, plus de caissières, plus aucun personnel dans les rayons, des caméras partout. Encore plus cauche-mardesque, l’invention du “drive” pour aller faire ses courses. Des clics sur internet et ensuite un saut à l’entrepôt où un être humain (pour l’instant, mais c’est une tâche aisément robotisable) charge en moins de 3 minutes votre marché, et voilà l’affaire ! Il ne faut pas être bien malin pour com-prendre que d’ici peu un R2D2 dédié viendra pousser votre commande au ras de votre coffre. Notre vie de citoyens se résumera alors à des séries de non-lieux divers dont la ville contemporaine n’est que le plus subtil. même le vote, dans ces démocraties formelles, qui sont des totalitarismes techniques, se fera par internet. Petit à petit, l’homme efface de sa vie les rencontres physiques, soit symboliques comme le vote, soit triviale, comme l’échange marchand. Et l’on met en place des “réseaux sociaux” qui sont de pitoyables ersatz pour ados, enfantés par la technique et plus du tout par le désir, seul moteur vivant de notre espèce.

Conclure, ici, serait-ce baisser les bras et se soumettre ? J’écris ce texte dans mon fauteuil de TGV première classe Strasbourg-Bordeaux. Je suis donc bénéficiaire-usager de ce TGV, mais aussi complice de cette déshumanisation qui ne dit pas son nom. Peut-être n’y-a-t-il ni problème ni solution ? S’il y a solution, elle est tout sauf simple et surtout pas individuelle. Mais dès que le mot “collectif” est prononcé, l’impuissance d’une part et la peur collectiviste d’autre part inhibent toute action. Ainsi il faudrait se résigner à ces non-lieux et à cette non-humanité en gestation. Non, mille fois non. “Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le” dit le livre du Qohélet dans la Bible. Ma vocation d’humain est la liberté et la sociabilité Voilà le programme de lutte.

Jean-Michel Dauriac - 16 juin 2012




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