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REGION DES GRANDS LACS AFRICAINS : COLLAPSE NATURE-SOCIETE PRONOSTIQUE.

auteur : Alain Cazenave-Piarrot. alain.cazenave-piarrot@toulouse.iufm.fr
Publié le lundi 8 février 2010

REGION DES GRANDS LACS AFRICAINS : COLLAPSE NATURE-SOCIETE PRONOSTIQUE.

La Région des Grands Lacs africains (RGL) s’organise autour des lacs Victoria et Tanganyika. Elle couvre environ 550 000 km et comprend, outre le Kivu qui relève pour le moment du Congo, le Burundi, le Rwanda, la pointe ouest du Kenya, le sud de l’Ouganda et le nord — ouest de la Tanzanie. Depuis les années soixante, la RGL a connu une série de troubles, principalement au Burundi, au Kivu et au Rwanda, le plus souvent très violents, qui ont infligé de graves dommages aussi bien au cadre naturel qu’aux sociétés qui y vivent.

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Figure n° 1 : Région des Grands Lacs. Limites administratives et villes. Dans la RGL le classique interface nature-société est brouillé par une humanité nombreuse, aux densités les plus fortes du sub — continent, qui influe fortement sur une nature elle — même très prégnante, avec le jeu combiné de mécanismes de circulation atmosphérique caractérisés par le passage de l’Équateur et par des dispositifs de relief qui hachent l’espace en horst (blocs soulevés) et grabens (fossés d’effondrement) autour du Grand Rift Occidental.

Notre réflexion consiste à questionner la mise sous pression de cet espace naturel et social par le global change et à mesurer les atteintes de tous ordres portés à l’encontre des cadres naturels et humains de la Région.

1. Un œkoumène sous la pression de la croissance démographique.

1.1. L’explosion démographique dans la RGL.

. Les espaces Burundi — Kivu— Ouganda du Sud — Ouest — Rwanda comptent en 2009 aux environs de 31 millions d’habitants. Il s’agit d’estimations qui attribuent 8.69 millions d’hab. au Burundi [www.statistiques mondiales. Com], 6.3 au Kivu [Cazenave- Piarrot A., 2007], 6.5 millions au sud— ouest ougandais [Cazenave— Piarrot A., 2007-1] et 10.1 au Rwanda [Statistiques mondiales. Com]. Il faut les mettre en comparaison avec les effectifs de 1950 et de 1980 pour mesurer l’explosion démographique qui affecte l’ensemble. Ainsi au Burundi [ESDR (2002)]. les effectifs sont passés entre les trois dates de 2,4 millions d’habitants à 4 millions pour atteindre les 8,6 millions actuels, soit un doublement tous les trente ans. La croissance démographique se nourrit de taux de natalité très élevés et de la chute spectaculaire des taux de mortalité, même s’ils restent plus élevés qu’au Nord. Si les densités moyennes atteignent en moyenne 312, 2 et 386,7 hab./km au Burundi et au Rwanda, elles peuvent dépasser, en pleine campagne, 500 habitants au km² . Il s’agit d’un « monde plein » (A. Guichaoua), en surtension démographique, essentiellement rural et a fortiori agricole avec des taux de population active agricole que l’on ne trouve plus nulle part dans le monde, même dans les pays de mousson d’Asie orientale et méridionale : 89,71 % au Burundi, et 90,13 % au Rwanda en 2004. L’exode rural y est certes intense, la croissance des villes soutenue [Calas, 2001], mais empâtée dans la croissance généralisée de la population, ce qui ne creuse pas de différentiel entre villes qui s’accroissent et campagnes qui se vident.

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Figure n° 2 : Densités de population en Région des Grands Lacs. Dans la RGL, les effectifs de population sont à la fois pierre d’angle et clé de voûte de toute réflexion sur la dégradation de l’environnement naturel et socio— économique.

1.2. Une circulation générale perturbée par le Global change.

Ici, changement d’échelle : les analyses locales se croisent avec les considérations planétaires. Le changement climatique affecte la RGL et influe sur les contraintes démographiques. La RGL se situe au centre ouest du domaine des moussons de l’Afrique Orientale, région climatique balayée par le FIT (front inter— tropical) . Chaque année, la RGL connaît à deux reprises, le passage du FIT, ce qui rythme les précipitations. La saison des pluies présente deux maxima très nets, centrés sur les équinoxes, chacun encadrant une saison sèche. Des invasions d’air atlantique peuvent se produire. Elles atteignent le bourrelet montagneux à l’est du Kivu et surtout la crête Congo — Nil. Restées très chargées d’humidité après la traversée de la cuvette congolaise, elles expliquent les très fortes précipitations. Dans la quasi-totalité de la Région les saisons ont perdu de leur belle régularité. La Région n’est pas épargnée par les changements climatiques qui affectent dorénavant le monde entier. Pluies diluviennes, sécheresses précoces, retards et surtout irrégularités de la saison des pluies frappent les populations. Ce n’est pas la première fois que la RGL souffre d’irrégularités climatiques, très tôt mentionnées dans les annales. Actuellement elles se répètent de plus en plus souvent. Ainsi, au Burundi, elles affectent les activités agricoles en 1990, 2007, et à nouveau en 2008 [Syfia/Grands Lacs, 2008]. Les changements climatiques dorénavant sensibles dans le monde entier remettent ici en cause le système cultural. Ne comprenant pas ce qui arrive, les agriculteurs continuent à cultiver comme si les saisons restaient inchangées : « On doit semer quoiqu’on ignore ce que sera le temps. On regretterait de n’avoir pas semé si le climat devient clément et que les voisins récoltent » analyse Dismans [Syfia/Grands Lacs, 2008]. La charge démographique et la prégnance de l’agriculture vivrière couplées aux irrégularités climatiques provoquent des situations de disette aussi bien au Burundi qu’au Rwanda où les pourcentages de population sous-alimentée sont respectivement évalués en 2004 à 66 et 33 % [www.statistiques mondiales.com]. Dans l’autre sens, les irrégularités pluviométriques se marquent par des pluies diluviennes provoquant des glissements de terrain, des inondations. Celles d’avril 2008 ont emporté 30 maisons, plusieurs champs de manioc et de bananiers dans les environs de Bujumbura, en mars 2009 plusieurs quartiers de la ville sont inondés. À la même époque, au nord du Burundi, « les cultures de marais ont été ensevelies par des courants dévalent follement les collines presque nues ». Dans la RGL, comme dans toute l’Afrique subsaharienne, le changement climatique constitue dorénavant une des variables de l’échec agricole, mise en évidence lors de la conférence sur le réchauffement de la planète et le changement climatique qui s’est tenue au Cap, à la fin du mois de juillet 2008 [www.ipsisinternational.org]. Dans les villes les abats d’eau, les séquences de pluies diluviennes provoquent inondations, coulées de boue, tout particulièrement à Bujumbura, coincée entre montagnes et lac Tanganyika. Au-delà des espaces anthropisés de l’agriculture et des villes, la nature est aussi affectée par le changement climatique. Au nord de la RGL les glaciers du Ruwenzori, meurent très rapidement, comme le montre dans un visuel saisissant les cartes de l’atlas : « Afrique : Atlas de notre environnement en mutation » publiées par le PNUE [www.actu-environnement.org]. Les images satellitales prises sur une période de 35 ans, montrent le recul considérable des glaciers du Ruwenzori : 650 ha en 1906, 352 ha en 1952 et 148 ha en 2008. À cette vitesse, le WWF estime qu’ils auront complètement disparu d’ici une trentaine d’années [www.wwf.be] Bien que l’Afrique ne produise que 4 % du total mondial des émissions de dioxyde de carbone, et la RGL sensiblement moins, ses habitants pâtissent des conséquences du changement climatique de « manière disproportionnée » selon le PNUE. Singulier processus d’intégration à la mondialisation que celui du global change !

1.3. Les dispositifs de relief : discordance entre les grands ensembles topographiques et les découpages politiques.

La RGL appartient à l’Afrique orientale. C’est un pays de socle, raboté en plusieurs surfaces d’érosion au Primaire et au Secondaire. Les cassures majeures que constitue le Grand Rift occidental introduisent les différenciations paysagiques majeures. Vers les hauts se trouvent des morceaux de socle portés en hauteur, des horsts et des édifices volcaniques, les contrebas sont des grabens, partout le réseau hydrographique est troublé. Le tout s’inscrit dans une séismicité violente qui place la RGL dans l’ensemble tectonique entre plaques qui court du Taurus au Natal.

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Figure nº 3 : Les dispositifs de relief en Région des Grands Lacs. Les paysages se marquent tous par l’altitude. Les montagnes dominants le lac Tanganyika (775 m) atteignent 3200 m. à l’ouest, 2670 à l’est (Mont Heha). Le Ruwenzori est un horst qui culmine au Pic Margherita (5109m). La chaîne des Virunga, vigoureux relief volcanique surimposé à l’ensemble, culmine à 4507 m au Karisimbi. Ces hauts sommets sont entourés de contrebas découpés en collines déblayées par l’érosion puis de plateaux qui les relient vers l’est au lac Victoria, vers l’ouest et le nord au Maniéma et à l’Ituri congolais. Les fossés constituent le Rift occidental. Ils sont occupés par les lacs Albert, Georges, Kivu et Tanganyika. Le lac Kivu résulte d’un d’ennoyage provoqué par le barrage de la chaîne volcanique des Virunga. Le lac Victoria, logé dans un ensellement du socle, est une pellicule d’eau : ses 83000 km ont une profondeur maximum de 82 m.

Ces grands ensembles topographiques ne correspondent pas toujours aux découpages étatiques actuels, directement hérités des découpages coloniaux. Les appartenances politiques et les clivages territoriaux antérieurs ressurgissent, suractivés par la pression démographique, comme nous verrons.

2. Ruptures et désorganisations générées par les crises.

2. 1. Une longue série de guerres et de troubles.

La crise multiforme qui affecte la RGL depuis une quinzaine d’années constitue une guerre régionale. Il s’agit d’une « crise de basse intensité » [Braeckman, 2003], malgré les quelques 3 millions de morts qu’elle a généré. Vu de l’extérieur, on peut expliquer cette discrétion par la faible couverture médiatique, par le manque de mobilisation des opinions, par la complexité des processus. Mais de l’intérieur c’est la ruralité et l’explosion démographique qui causent la mise en déséquilibre de sociétés paysannes territorialisées. Elles génèrent une inextinguible soif de terre qui pousse chacun à convoiter la terre de son voisin. Le processus est alors surdéterminé par l’appartenance ethnique, l’appât du gain, par le pillage des richesses minières, forestières ou agricoles et par tous les engrenages de la violence, due aux carences de la démocratie.

2.2. Des grappes de dévastation.

Cette conjoncture lourde affecte fortement les dispositifs naturels soumis aux tensions déjà exposées, engendre de multiples formes de dévastation et génère une économie de rapine, raubwirtschaft en allemand [Friedrich, 1904]. La dévastation se propage par grappes de catastrophes. En premier lieu la déforestation est omniprésente. Elle se marque au niveau des paysages et résulte de plusieurs facteurs. Les paysages forestiers originels de la RGL sont en voie de disparition. La forêt primaire de type rein Forest qui couvre la crête Congo — Nil au Burundi et au Rwanda, s’est rétrécie à un tel point qu’elle en en passe de relever du vocabulaire de l’histoire. Ainsi au Burundi, elle occupe actuellement quelques lambeaux dans les ravins qui descendent vers le graben du Tanganyika et sur les plus hauts sommets de la crête, à tel point que le site écologiste mongabay.com, indique que, sur les 152 000 hectares de forêts recensés dans le pays, aucun n’est dorénavant classé comme forêt primaire. Quant aux espaces forestiers restants, ils rétrécissent rapidement. Entre 1990 et 2005, le Burundi aurait ainsi perdu 47,4 % de son couvert forestier, soit environ 137 000 hectares. Au Rwanda aussi, la forêt a longtemps reculé, même si le phénomène est combattu. En Ouganda, le pays a perdu 86 400 hectares de bois entre 2000 et 2005, soit 2,1 % de sa couverture forestière. Le processus de déforestation est double. Il est provoqué d’une part par les prélèvements de bois, d’autre part par les défrichements. Les coupes sont destinées à fournir du bois de feu, tout particulièrement charbon de bois utilisé pour la cuisine. Il s’agit de prélèvements individuels, chacun peu important en cubage, mais innombrables. Les coupes, le plus souvent non — contrôlées fournissent aussi du bois d’œuvre. Les défrichements sont provoqués par la recherche à tout prix de terres arables pour faire face à la croissance démographique. L’agriculture dans la RGL, aussi ingénieuse soit-elle, doit sans cesse agrandir ses terroirs. L’impétueuse croissance démographique se transcrit dans les paysages. Partout il s’agit de grignotages informels, aux limes des finages, vers les hauts dans la montagne, vers les contrebas dans les talwegs marécageux à fond plats, dans les ravins des escarpements de faille, sur les parcours d’élevage. Il n’y a aucune intentionnalité de la part des agriculteurs en quête de terre, sinon celle de nourrir leur famille. La mise à mal du couvert végétal s’opère ici avec une extraordinaire rapidité, en contraste total avec la lenteur de tout processus de reboisement. La déforestation provoque la disparition de nombreux habitats, végétaux, mais aussi animaux, contribuant à l’appauvrissement massif de la biodiversité. La crise contribue à l’aggravation du processus, avec la généralisation des activités de rapine. Au Burundi les boisements furent mis à mal par la guerre civile. Entre 1993 et 1996, 30 641 ha furent détruits [Kabeya, 1996] ce qui représente près de 15 % de l’actif forestier. Par ailleurs, les experts mettent sur le compte des déboisements intenses les irrégularités pluviométriques qui affectent, depuis, les provinces du Nord-est burundais. En deuxième lieu l’érosion des sols fonctionne en boucle avec la pression démographique et la déforestation. La marque dans les paysages apparaît nettement, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. À Bujumbura chaque saison des pluies précipite sur la ville des flots rougeâtres de matériaux arrachés à la montagne. Comparés aux paysages d’il y a une trentaine d’années, les visuels actuels de Bujumbura traduisent une évolution de type « haïtien ». Dans les campagnes les glissements de terrain sont nombreux, les précipitations sur des sols agricoles dénudés emportent vers les contrebas les matériaux arrachés qui recouvrent à leur tour les terroirs de marais. Le même processus opère au Rwanda, où les sols sont sévèrement dégradés sur les ¾ Ouest du pays, au Kivu et dans le Sud-ouest ougandais. Enfin, les activités de rapine complètent ce cycle tout en l’accentuant. Elles se développent à la faveur de la crise et concernent pour l’essentiel le Kivu, qui relève d’un état congolais particulièrement déliquescent, suite à « une décennie effroyable » de conflits [Rémy, 2006], au cours desquels 100 000 soldats étrangers se sont battus sur le sol congolais, tandis que les pays engagés — Ouganda et Rwanda au Kivu— Ituri— Manièma— se sont rués sur la dépouille de l’ex — Zaïre. C’est ici que la raubwirtschaft joue à plein, même quand le conflit a cessé. Deux catégories d’acteurs se partagent ces pratiques : d’une part des groupes structurés aux activités intégrées dans les circuits économiques, même mondiaux, d’autre part des particuliers, ruraux ou déplacés des différents conflits auxquels la rapine permet de survivre. Les prélèvements portent sur les produits forestiers, avec des coupes d’essences précieuses dans les massifs forestiers du Kivu, mais aussi de l’Ituri et du Manièma. Sur le marché, bois rouges et bois bruns (Wenge, Afromosia, Sipo, Acajou…) sont les plus demandés. Les prélèvements portent aussi sur les produits miniers, que le socle congolais recèle en quantité. Au Kivu, il s’agit de diamants, d’or et de coltan. L’extraction est assurée par des producteurs artisanaux, les « creuseurs ». Mais la commercialisation est contrôlée par des « filières prédatrices », groupes miniers ou armées occupantes. Ainsi fin 2006, le Rwanda contrôlerait 70 % du coltan extrait au Kivu, tandis qu’en Ituri, l’Ouganda extrait des diamants, de l’or et exporte les bois précieux. Un rapport de l’ONU daté de 2003, sur la contrebande des richesses minérales au Congo-RDC, pointe l’implication de multinationales, tel le géant sud — africain De Beers, de diamantaires libanais établis à Anvers comme la famille Ahmad, de diamantaires israéliens parmi lesquels Dan Gertler et de « barons des métaux », comme le Belge George Forrest [Roche, 2003]. Ces activités se déroulent sans respect aussi bien de l’environnement en général, que de la gestion raisonnée des ressources prélevées.

2.3. De préoccupants déficits démocratiques.

De telles pratiques ne sont rendues possibles que par la pratique généralisée de la corruption, mais aussi du laisser-faire de la communauté internationale. C’est ainsi qu’en 2003, entérinant le rapport du groupe d’experts chargés d’enquêter sur l’exploitation illicite des richesses du Congo — RDC , ex — Zaïre, le Conseil de sécurité de l’ONU a laissé aux états, le soin de poursuivre les trafiquants [Lesnes, 2003]. L’économie mondialisée tire de substantiels profits de ces abus. 3. Remédiations conjoncturelles et problèmes béants : une réflexion globale s’impose. 3. 1. Les remédiations techniques. Il s’agit de reconstituer par anthropisation programmée ce qu’une anthropisation destructive a provoqué. Le reboisement associé à la protection des sols et à la lutte contre l’érosion est requalifié en agroforesterie . Elle consiste à reconstituer les écosystèmes mis à mal. Il faut pour mener à bien de tels projets que la paix civile soit assurée sur le long terme aussi bien pour mener les opérations que pour veiller au respect des nouvelles plantations. Les pays de la RGL, sauf le Congo — RDC, sont associés dans AFRENA— ECA, réseau sur la recherche et le développement en agroforesterie qui regroupe le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie, le Rwanda, le Burundi et l’Ethiopie. Les opérations sur le terrain concernent pour le moment le Rwanda, qui met en avant une volonté de reconstruction forte après le génocide des années 90 et pour répondre à l’ampleur des problèmes. La mise en défens passe par la création de parcs nationaux. La création des parcs nationaux en RGL remonte aux années 20 du siècle dernier, avec la création du parc Albert au Congo — RDC et celle du parc Queen Elisabeth en Ouganda. Il s’agissait à l’origine de préserver des habitats de faune et de flore. Depuis il s’agit de protéger à la fois de la pression démographique et des activités destructrices. Au Kivu les parcs nationaux sont gravement menacés par les opérations de guerre, les déplacements de population et aussi par le braconnage, le menin de l’or, du coltan et des essences forestières rares. C’est ainsi que le parc national du Kahuzi— Biega qui couvre 6000 km, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1980, est inscrit sur la liste du patrimoine mondial en péril depuis 1997. Au Rwanda et en Ouganda, les parcs constituent une source de revenus grâce au développement du tourisme. Soulignons l’option rwandaise de développer un tourisme haut de gamme, recherchant plutôt les visiteurs fortunés pour faire rentrer des devises tout en n’encombrant pas les espaces protégés par des afflux intempestifs de visiteurs. Ainsi dans le parc des Volcans le coût d’une visite aux gorilles est de 375 dollars par personne pour les étrangers et de 10 000 francs rwandais pour les citoyens rwandais. Mais partout, en RGL, la faune sauvage diminue (Le Monde, 25 avril 2009, 4). Paradoxalement, la mise en réserve d’espaces protégés se fait partout aux dépens des espaces ruraux et des agriculteurs qui y vivent ! 3.2. Les remédiations par la loi. La législation avec des textes nationaux ou internationaux, contraignants ou non contraignants, constitue aussi un outil de remédiation. Les espaces de la RGL, surtout les espaces montagnards, plus menacés et plus fragiles, se trouvent ainsi enserrés dans un filet de textes législatifs et réglementaires. Au niveau national les législations et la justice doivent gérer la répartition des terres et autres biens revendiqués par plusieurs propriétaires quand reviennent les déplacés. C’est en particulier le cas au Burundi avec le retour des réfugiés après la guerre civile. À partir de 2005 nombre de réfugiés ont décidé de retourner au Burundi, plombant davantage une situation démographique déjà lourde. La Commission Nationale des Terres et autres biens (CNTB), mise en place pour régler les problèmes des terres appartenant à des réfugiés, a « du pain sur la planche » [www.ldgl.org ]. Ces terres furent distribuées à des personnes qui sont restées au Burundi, pour la plupart des proches du pouvoir, qui se sont ainsi approprié de nombreuses parcelles cultivables ou bien des terrains à bâtir autour des villes. La CNTB a pour mission quasi-impossible de résoudre les conflits fonciers entre rapatriés, déplacés et occupants des terres, en restituant des biens utilisés depuis 35 ans et davantage, dans des espaces déjà hyper — occupés ! Les conflits fonciers « engorgent les tribunaux au Burundi » où ils représentent 80 % des affaires pendantes [www.afriqueenligne.fr ]. Cette configuration burundaise pourrait se retrouver au Rwanda pour des faits encore plus anciens. Malgré tout, le passage par la loi et la conciliation reste toujours préférable à la violence. Au niveau régional les tracés de frontières actuels sont soumis à rude épreuve avec le retour en surface des découpages antérieurs à la colonisation. Les relevés historiques montrent que le Rwanda, à la fin du 19e siècle, comportait tous les espaces s’étendant entre lac Kivu et lac Albert [Prioul, 1981]. Cette appartenance s’avérait cependant plus éminente que réelle, comme le montre, par ailleurs, l’actuel clivage rwandais qui affecte le quart nord — ouest de l’actuel pays, avec insubordination récurrente face au Mwami, puis face aux Allemands, jusqu’aux autorités actuelles. La possibilité d’un redécoupage territorial est à nouveau mise en avant par quelques milieux francophones, après la victoire du FPR de l’anglophone Paul Kagamé en 1994. L’actuel Kivu, morcelé en 11 royaumes avant la colonisation, conserva une attitude résolument autonomiste face au pouvoir central qu’il soit colonial, mobutiste puis contemporain. Le mouvement des Banyamulenge, pasteurs d’origine rwandaise qui s’établirent à partir du 19e siècle au sud-ouest du lac Kivu [Prioul, 1981] illustre cette constante. Les victimes du massacre perpétré le 13 août 2004 à Gatumba, camp de réfugiés banyamulenge installé au Burundi près de la frontière avec le Congo — RDC, appartenaient à ce groupe. De même, l’installation dans les années 1930 de rwandais au nord— ouest du lac Kivu où ils étaient 30 000 au début des années cinquante [Chrétien, 2003, 359], contribuent également à brouiller les frontières telles qu’elles sont. En RGL aucune instance supra nationale ne régule ces problèmes de frontières d’où, à tout moment, peuvent jaillir des tensions. d. Les possibilités de gisements d’hydrocarbures, gaz naturel autour du lac Kivu et dans la plaine de la Rusizi, pétrole autour du lac Albert et dans la vallée de la Semliki, aussi incertaines soient — elles, ne pourront que susciter de nouvelles remises en question [Pourtier, 2003]. Au niveau mondial les différents états de la RGL s’impliquent dans les efforts de la communauté internationale pour réguler les atteintes à l’environnement. En sortie de crise, c’est par ailleurs un des moyens de retour à la normale sur la scène internationale pour les gouvernements de la RGL, tout particulièrement le Burundi et le Rwanda. Tous les états de la RGL ont ratifié le protocole de Kyoto . Ils se sont engagés aussi sur des conventions plus spécifiques, comme la convention de Ramsar sur la protection des zones humides, celle de Vienne pour la protection de la couche d’ozone, celle sur la lutte contre la désertification . Ils rejoignent dans leurs démarches les autres pays d’Afrique. Tous constatent après la Conférence des Nations Unies sur le climat qui a clôturé ses travaux le 27 août 2008 à Accra au Ghana que le continent dans son ensemble « sera une des principales victimes du changement climatique, sans en porter la responsabilité » [Kempf, 2008]. Amer constat qui corrobore une réalité déjà mise en évidence [Kempf, 2007]. L’autre volet de cet engagement consiste à rechercher des crédits auprès de bailleurs qu’il s’agisse d’organismes internationaux, de gouvernements ou d’ONG. C’est ainsi que le Burundi a obtenu de la part du Fonds mondial pour l’environnement, 5 millions de dollars pour combattre la dégradation des sols. 3.3. Problèmes béants, solutions globales. L’impératif premier est de stopper l’explosion démographique. En RGL les remédiations relèvent aussi bien de dispositifs techniques (pilules contraceptives, IVG…) que de lois qui en autorisent l’application. Pour l’heure elles sont inopérantes. Il faut opérer, de toute urgence, un changement des mentalités et des pratiques culturelles. Celui-ci peut se déclencher rapidement, provoqué, comme au Brésil, par des séries télévisées, mais aussi des pièces de théâtre, des paroles et musiques dans les registres congolais [Jewsiewicki, 2003, 52], swahilis, mais aussi vernaculaires. Cette remédiation relève d’une révolution culturelle. Elle doit s’intégrer dans une démarche sociale globale. Sinon il faut envisager soit la coercition, soit le chaos. La limitation des effectifs de la population mondiale concerne la planète entière. L’évoquer reste encore un sujet politiquement incorrect, voire tabou. On notera, à ce sujet, le non-dit sur l’Afrique sub — Saharienne en général, vouée, dans les représentations mentales des pays du Nord, aux massacres et au cortège d’images de corps mutilés et de situations dégradantes, aux ravages du SIDA, à la malnutrition, ce qui renvoie à une volonté politique implicite d’élimination. Tensions et problèmes pointés conduisent à la possibilité d’un écocide [Diamond, 2006, 19] en RGL, tant la dégradation des conditions naturelles et de l’œkoumène, interroge sur le devenir des populations qui y vivent. Les risques environnementaux qui existent en RGL sont-ils considérablement exagérés ou, a contrario, sous — estimés ? Un faisceau convergent de présomptions pose la question d’une crise écologique globale [Naess, 2008, 53]. C’est un problème qui peut affecter l’humanité, bien au-delà de la RGL. Une bonne partie des recours se trouve certainement dans le corps social. Pour la majeure partie des habitants de la RGL, leurs espaces géographiques, économiques et mentaux fonctionnent de manière différente de l’universel Occidental. Cette évolution passe par un recentrage sur l’espace régional. Elle va au rebours des paradigmes actuels : productivisme, techno — scientisme, mondialisation. Faute d’anticipation se profile un risque d’effondrement, dans un contexte de tensions politiques et militaires, de pénurie alimentaire et de désarroi moral.

Conclusion.

La convergence de problèmes lourds et d’une conjoncture de crise aiguë placent nature et société de la RGL dans une série de tensions extraordinaires. Au-delà des habituelles recommandations dont le déroulé apparaît très bref comparé au diagnostic, la question se pose dorénavant de savoir si certains processus peuvent s’avérer létaux. Le spectacle des paysages de la RGL, toujours très majestueux, cache une situation qui peut devenir apocalyptique, même à court terme, situation d’autant plus préoccupante que les solutions à mettre en œuvre ne feront effet qu’à moyen ou long terme.

OUEBOGRAPHIE.

http://www.wwf.be http://www.statistiques mondiales.com http://www.ipsisinternational.org http://www.actu-environnement.org http://www.ldgl.org Journal Amani n°82, février 2007. http://www.afriqueenligne.fr http://www.syfia/ Grands Lacs. Dépêche du 30 — 04 — 08. Les agriculteurs désemparés face au changements climatiques.

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Alain Cazenave-Piarrot. alain.cazenave-piarrot@toulouse.iufm.fr

UMR 1936 Dynamiques Rurales Université Toulouse 2 Le Mirail F. 31058 TOULOUSE Cedex 9.

Chercheur- associé au CREPAO ( Centre d’études sur les Pays d’Afrique Orientale). UFR Droit BP1633, F. 64016 PAU Cedex

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