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Jura et Franche-Comté



FRANCHE-COMTÉ

Si la Franche-Comté, qui regroupe les départements du Doubs, du Jura, de la Haute-Saône et du Territoire de Belfort, n’apparaît qu’au dix-septième rang des régions françaises pour la superficie (16 202 km2) et au vingtième pour la population (1 117 000 habitants lors du recensement de 1999), elle présente cependant de nombreuses spécificités et une grande diversité interne. Entre Rhône et Rhin, entre plaine et montagne, ce territoire complexe revendique son passé de province historique et s’enorgueillit aussi bien de paysages agrestes que de productions industrielles comme l’automobile, les microtechniques ou la lunetterie.

Aujourd’hui, la Franche-Comté doit faire face à un certain nombre de défis que sont la mise en réseau de ses territoires, l’affirmation et le renouveau de ses spécificités économiques traditionnelles, l’exploitation de son potentiel de carrefour européen, la valorisation et la gestion d’un patrimoine naturel d’une très grande richesse. Seule région française à entretenir encore une longue frontière avec un État extérieur à l’Union européenne, elle cherche à se positionner sur des axes internationaux, dans les domaines de la recherche, de la production et de l’accueil touristique.

Serge ORMAUX

Un contexte naturel original et une grande variété de pays

Baignant dans un climat mi-océanique mi-continental, la Franche-Comté offre des paysages marqués par un grand développement des plateaux et des moyennes montagnes, et par une omniprésence de la forêt (44% de la superficie régionale), souvent associée aux prairies et aux pâtures. Trois ensembles majeurs de reliefs et de milieux se partagent le territoire régional : - Les Vosges comtoises, au nord, correspondent à l’extrémité méridionale du massif hercynien. Avec le ballon d’Alsace (1 247 m) et le ballon de Servance (1 216 m), qui s’élèvent vigoureusement au-dessus de la dépression sous-vosgienne, elles offrent un aperçu complet des Hautes Vosges cristallines. Leurs sommets arrondis couverts de chaumes, leurs vallées tantôt élargies tantôt resserrées, leurs versants drapés de forêts constituent, à deux pas des agglomérations de Belfort et de Montbéliard, une aire de loisirs fortement fréquentée. Plus à l’ouest, le plateau des Mille-Étangs présente une topographie de fjeld encombrée de moraines, de petits lacs d’origine glaciaire et de tourbières. - Vers le sud et vers l’ouest, le bas pays regroupe un ensemble très composite de bas plateaux calcaires (Haute-Saône) et de plaines de remblaiement comme le Sundgau à l’extrémité sud du fossé alsacien, l’ample vallée de la Saône, installée dans un fossé tectonique, ou encore la Bresse comtoise, ancien golfe tertiaire, à l’ambiance argileuse et humide. Dans cet espace intermédiaire se trouvent les principales agglomérations de la région et les grandes voies de communication. - Le Massif jurassien, à l’est, ressemble à un escalier composé de plateaux étagés, dont l’altitude, comme la pluviométrie, croît progressivement de l’ouest vers l’est. Ces plateaux calcaires sont creusés de vallées profondes (Loue, Lison, Dessoubre) et surmontés par les crêtes aiguës des « faisceaux » (ensemble de cassures et de plissements au sein d’une couverture sédimentaire relativement mince). Leur surface est égratignée de nombreuses dépressions fermées et de petites vallées sèches, qui ne sont que la partie superficielle des multiples formes d’érosion karstique présentes ici. Par endroits, des dépôts morainiques et des éboulis périglaciaires rappellent les périodes froides du Quaternaire. Les taux de boisement sont variables sur ces plateaux et l’habitat est tantôt regroupé en villages, tantôt plus dispersé, comme dans le Haut-Doubs.

La bordure occidentale de ces plateaux domine les plaines et les vallées du bas pays. Ce contact prend vers le nord l’allure de chaînons au relief assez marqué (Lomont, faisceau bisontin) et, vers le sud, celui d’un talus plus ou moins continu (Vignoble, Revermont) échancré de reculées. À l’est, la haute chaîne constitue la partie la plus montagneuse du Jura, et la plus propice à la pratique du ski. Les plis anticlinaux donnent des monts (Risoux, Laveron, etc.) souvent évidés par l’érosion et offrant des crêts calcaires, de part et d’autre de combes marneuses. Le crêt Pela est ainsi le point culminant de la région avec ses 1 494 m. Les versants sont fréquemment occupés par les pré-bois et les forêts de résineux. Les synclinaux, quant à eux, donnent des vals (val de Mouthe, du Saugeais, de Morteau, etc.) qui accueillent les principaux écoulements de surface. En général déforestés, ils constituent depuis longtemps de véritables unités de peuplement et de mise en valeur. Ils fonctionnent également comme « pièges à froid », et leurs inversions de températures sont à l’origine des records nationaux de froid, signalés à Mouthe par exemple. Les rivières ne suivent pas toujours les axes synclinaux et traversent ici ou là les anticlinaux à la faveur de cluses, mettant à profit de grandes failles transversales.

Une population qui se rapproche des villes... et s’en éloigne !

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Depuis la Seconde Guerre mondiale, la population comtoise a connu d’abord une croissance très forte puis, à partir de 1975, un essoufflement, dû à une forte diminution du solde naturel et à un renversement du solde migratoire, en particulier dans les bassins industriels du nord de la région. Entre 1990 et 1999, le solde migratoire, tout en restant négatif, a commencé à se redresser et le taux général de croissance de la région (+ 0,20% par an) s’est rapproché de celui de la France (+ 0,37%). Aujourd’hui, avec 1 117 059 habitants (1999), la Franche-Comté atteint une densité de 70 habitants par km2, ce qui la place avant la Bourgogne (51 hab./km2), mais largement derrière l’Alsace (209 hab./km2). Ces chiffres masquent cependant une dissociation grandissante entre des pôles ou corridors de croissance et des espaces de dépeuplement. La seconde moitié du XXe siècle a ainsi été marquée par des processus de déprise touchant non seulement des espaces périphériques comme le nord-ouest de la Haute-Saône, les Vosges comtoises, la Bresse ou la petite montagne (sud de Lons-le-Saunier), mais aussi certains angles morts situés au cœur des plateaux du Doubs et du Jura. En revanche, plusieurs foyers ou axes de peuplement se sont durablement affirmés. Un premier ensemble s’organise autour de Besançon, la capitale comtoise. Il émet des digitations en direction de Dole, de Lons-le-Saunier et de Pontarlier. Un autre foyer de peuplement occupe le nord de la région depuis le sud du pays de Montbéliard jusqu’à Lure. À cela s’ajoute l’amorce d’un chapelet frontalier, de Maîche à Saint-Claude. Enfin, quelques pôles isolés se confirment autour de Vesoul, Gray et Champagnole. Mais globalement, c’est le couloir du Doubs, de Montbéliard à Besançon puis à Dole, qui devient l’axe structurant de la région.

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Cependant, depuis quelques années, les différenciations spatiales se fragmentent en une multitude de micro-espaces aux comportements parfois divergents : des reprises apparaissant même dans certaines communes de zones traditionnellement en déclin, comme la petite montagne ou l’ouest de la Haute-Saône. On retrouve cette complexité au niveau des agglomérations qui, comme partout, ont été touchées par la périurbanisation. La Franche-Comté n’est devenue majoritairement urbaine qu’en 1962 ; or, dès le début des années 1970, les villes-centres ont vu leur population régresser ou stagner tandis que les communes périurbaines captaient l’essentiel de la croissance démographique. Durant les années 1990, le bilan migratoire des villes-centres est encore quelque peu déficitaire, mais moins que précédemment ; les premières couronnes, celles qui sont intégrées aux pôles urbains, ont des comportements très divers, et c’est dans les espaces périphériques des aires urbaines que l’évolution est la plus positive.

Une terre d’industrie

Le profil économique de la Franche-Comté apparaît, à bien des égards, paradoxal. Malgré des allures campagnardes, elle est la région la plus industrialisée de France en proportion de l’emploi. Malgré une topographie et un climat contraignants, elle dispose de productions agricoles d’une grande notoriété. En dépit d’atouts naturels et patrimoniaux remarquables, elle n’a qu’une activité touristique d’estime et demeure une région où l’on passe mais s’arrête peu. Enfin, elle souffre encore d’un sous-équipement tertiaire, en particulier dans les services aux entreprises, malgré l’ancienneté de son histoire industrielle.

L’industrie, en effet, remonte à une époque où le sel, les eaux vives et les forêts ont fait naître un peu partout une proto-industrie active, pendant que de multiples productions artisanales permettaient d’occuper les longs hivers du haut pays. Les initiateurs allogènes furent nombreux également : horlogers suisses, industriels alsaciens du textile et des constructions mécaniques, plus tard entrepreneurs de la plasturgie de la région d’Oyonnax. Mais la Franche-Comté fut aussi une terre de capitaines d’industrie, avec le rôle décisif des dynasties Japy et Peugeot dans le nord de la région, dès le XIXe siècle. Aujourd’hui, l’industrie occupe environ 30% de la population active, mais elle a dû faire face, depuis les années 1980, à la remise en cause du modèle fordiste, à l’internationalisation de l’économie et au défi des nouvelles technologies. Après avoir perdu 50 000 emplois entre 1975 et 1990, l’industrie comtoise offre aujourd’hui un visage rénové, mais conserve encore une certaine fragilité.

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Le nord de la région est marqué par la présence de grandes entreprises aujourd’hui fortement restructurées. Le centre de production Peugeot de Sochaux, qui était en 1979 le plus grand établissement industriel européen, compte aujourd’hui 15 000 salariés, mais est devenu l’un des sites de production automobile les plus modernes d’Europe. Entouré de tout un réseau de sous-traitants et d’équipementiers, il continue à être l’acteur économique dominant du pays de Montbéliard. À Belfort, les fleurons industriels, Bull et Alstom (anciennement Alsthom), ont connu bien des vicissitudes, mais certaines productions comme les motrices de T.G.V., les turbines ou les alternateurs demeurent des atouts remarquables.

Ailleurs, un certain nombre de bassins industriels peuvent être plus ou moins assimilés à des systèmes productifs localisés (S.P.L.). Il s’agit de districts très spécialisés et territorialisés, constitués d’entreprises petites ou moyennes, censées entretenir des relations partenariales et employant une main-d’œuvre à haute qualification et forte identité. L’horlogerie de Besançon et du haut Doubs, de plus en plus relayée par les microtechniques, la lunetterie de Morez, la fabrication de jouets dans le sud du Jura, la plasturgie dans la région de Saint-Claude, l’industrie des panneaux et du meuble dans le nord de la Haute-Saône, la tabletterie-tournerie près de Moirans-en-Montagne constituent les principaux d’entre eux. Ils s’orientent résolument vers l’internationalisation, le design, la recherche technologique, et aussi parfois les délocalisations.

Diverses activités industrielles enrichissent ce tableau, certaines déjà anciennes, comme la chimie près de Dole (Solvay), le découpage à Besançon et à Servance, l’agroalimentaire avec les fromageries et les charcuteries-salaisons (saucisses de Morteau et de Montbéliard, jambon de Luxeuil, etc.), d’autres plus récentes, comme le traitement de surface.

Cependant, des problèmes demeurent, parmi lesquels un certain degré de dépendance par rapport à des groupes extérieurs et une présence insuffisante des tâches de conception. Mais la région fait preuve d’un incontestable dynamisme en multipliant les structures d’accompagnement, parcs scientifiques, pépinières d’entreprises et pôles d’excellence, en relation étroite avec les laboratoires de l’université.

Des terroirs agricoles de qualité

Le tableau de l’économie comtoise ne serait pas complet sans l’évocation d’une agriculture très dynamique. La région est spécialisée dans l’élevage bovin pour la production de lait. L’élevage semi-extensif de vaches montbéliardes sur prairies naturelles en est la forme dominante, et le lait produit est destiné principalement à l’élaboration de fromages protégés par des appellations d’origine contrôlée, en tout cas dans le Doubs et le Jura. Le comté est ainsi la première production fromagère française sous A.O.C., avec près de 50 000 tonnes produites par an. D’autres fromages bénéficient également d’une A.O.C., le morbier, le mont d’or (ou vacherin du Haut-Doubs), le bleu de Gex. Pour tous ces fromages, le cahier des charges impose une faible charge d’animaux à l’hectare, une alimentation du troupeau à base d’herbe et de foin et une fabrication au lait cru dans un délai très bref après la traite. Ce type de production concerne les plateaux du Jura et la haute chaîne, en liaison non exclusive avec un système de fruitières qui plonge ses racines dans un lointain passé. En rétribuant correctement les producteurs de lait, ces filières contribuent à maintenir activité et population dans des zones géographiques difficiles et garantissent une certaine durabilité des paysages et des territoires. Elles participent aussi de l’attractivité touristique de la zone. La Franche-Comté dispose également d’un petit vignoble de renom. Sur 2 300 hectares, répartis sur la bordure des plateaux jurassiens entre Salins et Saint-Amour, les cépages poulsard, trousseau, pinot noir, chardonnay et savagnin fournissent environ 120 000 hectolitres de vins rouges et blancs, pour l’essentiel classés en A.O.C. On mentionnera particulièrement le vignoble d’Arbois, ainsi que l’appellation de Château-Chalon, le fameux vin jaune, réalisé à partir de savagnin et vieilli pendant six ans en fût de chêne, sans « ouillage » (compensation de l’évaporation).

L’agriculture comtoise livre également des fourrages, des céréales et des oléagineux. Ces productions végétales constituent même l’essentiel de l’activité agricole dans le bas pays, seules ou en association avec l’élevage. Certaines zones, comme la plaine de Gray ou le Finage, au sud de Dole, prennent l’aspect de véritables plaines céréalières et font figure de petites Beauce franc-comtoises.

Plusieurs élevages du bas pays sont orientés vers la production de bœufs d’embouche charolais ou de veaux élevés en batterie ou sous la mère. La filière porcine, quant à elle, est constituée d’unités de grande taille qui utilisent une partie du lacto-sérum (petit-lait) issu de l’activité fromagère.

Signalons enfin que la Franche-Comté est la troisième région de France pour la part de la surface agricole consacrée à l’agriculture biologique.

L’ouverture de la région sur l’extérieur

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Comme partout, l’activité économique ne serait pas possible sans un réseau de communication performant. La localisation de la Franche-Comté la prédispose à jouer un rôle clé dans les communications entre le monde rhénan et le monde rhodanien, par la vallée du Doubs et la bordure des plateaux, ainsi qu’entre le Bassin parisien et l’Europe centrale, à travers la frontière franco-suisse. Les autoroutes A36 et A39 jouent un rôle essentiel dans ces liaisons qui seront complétées vers 2010 par le T.G.V. Rhin-Rhône.

En dehors de cela, la Franche-Comté ne dispose pas d’un véritable aéroport, et le projet du grand canal entre le Rhône et le Rhin a été abandonné en 1997. Le défi pour la Franche-Comté sera de relier efficacement son réseau intra-régional à ses liaisons de niveau européen, afin de ne pas être qu’un couloir de passage, plus touché par les nuisances que par les flux de richesse. Sur le plan touristique, la région dispose de remarquables potentialités, de sa diversité environnementale à ses richesses historiques et architecturales. Sans être une des grandes régions touristiques françaises, elle offre au visiteur ses cités de caractère, son domaine skiable alpin et surtout nordique, ses eaux vives et ses multiples possibilités de tourisme vert, associées aux nombreux produits du terroir. Certains sites pourraient constituer de véritables vecteurs de notoriété, comme la citadelle de Besançon , la saline royale d’Arc-et-Senans ou le musée Peugeot à Sochaux. L’un des objectifs des responsables régionaux est de capter la clientèle des automobilistes européens qui, par centaines de milliers, traversent la région sur les autoroutes et ne s’arrêtent guère. Cela nécessite une véritable politique touristique et un effort significatif en matière d’offre hôtelière.

La Franche-Comté compte de nombreux atouts, qu’il s’agisse de son patrimoine naturel et historique, de son professionnalisme économique ou de sa volonté d’ouverture vers l’extérieur. Autant de motifs de satisfaction, qui doivent cependant être renforcés par une affirmation de ses compétences, une valorisation plus poussée de son potentiel et sans doute une conscience plus claire de sa spécificité territoriale.

Serge ORMAUX


JURA

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Le massif du Jura s’allonge en un arc montagneux entre le massif des Alpes et celui de la Forêt-Noire. Les mêmes plis, grossièrement parallèles, se retrouvent dans toute la chaîne ; le versant occidental appartient à la France, alors qu’une grande partie du versant oriental se trouve en Suisse.

La surrection du Jura date des grands bouleversements de l’époque tertiaire. Au Secondaire, les mers avaient déposé une épaisse masse de sédiments recouvrant le socle ancien et comprenant des calcaires et marnes du Jurassique et du Crétacé. La chaîne du Jura s’est formée au Tertiaire terminal, à la fin du paroxysme alpin ; cependant, la région avait été érodée depuis la fin du Crétacé supérieur. Le massif, dans sa partie haute, fut longtemps plus traversé qu’occupé. À l’est de la voie romaine qui mène d’Avenches à Augst, la germanisation fut totale. Dans son secteur central, la frontière franco-suisse suit la ligne de rencontre des mouvements de colonisation médiévaux issus des avant-pays français et suisses. L’histoire du peuplement a ainsi renforcé la division en bandes méridiennes que le relief suggérait. La Réforme figea les oppositions de part et d’autre de la frontière : celle-ci sépare toujours des protestants (en Suisse ou dans le pays de Montbéliard) et des catholiques. La guerre de Trente Ans creusa plus encore l’écart entre les deux versants. Ainsi, cette montagne, dont toutes les régions semblaient vouées à une destinée commune, est aujourd’hui divisée en deux parties nettement distinctes. Chacune s’articulait en compartiments animés d’une vie propre et dotés d’industries spécifiques : ils sont restés longtemps isolés par la disposition du relief tandis que les véritables centres étaient rejetés à la périphérie.

Georges CHABOT Paul CLAVAL

1. Unité de la géographie physique

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la stratigraphie jurassique

Les chaînes jurassiennes s’accolent vers le sud aux chaînes préalpines dans le voisinage d’Aix-les-Bains, s’épanouissent au centre, et se soudent vers le nord aux plateaux du Jura souabe. En gros, cela se traduit par un faisceau de plis dirigés en arcs de cercle du sud-ouest au nord-est, l’ensemble s’élevant de l’ouest à l’est.

À l’ouest, dans le Jura central, des plateaux étagés (ceux de Lons-le-Saunier, de Champagnole, de Nozeroy, par exemple) sont séparés par d’étroits faisceaux de plis : ceux-ci se sont formés, à l’époque de la surrection de la chaîne, dans les étroits fossés tectoniques qui séparaient des fragments de socle demeurés quasi horizontaux. À cet ensemble de style comtois s’oppose le Jura oriental, qui est surtout celui des chaînes. Il s’élève jusqu’à 1 723 mètres au crêt de la Neige (Credo, Reculet et, en Suisse, Chasseral et Chasseron). Ces chaînes parallèles représentent le relief jurassien typique : les anticlinaux forment des monts ; sur leur sommet creusé, une vallée longitudinale donne une combe ; sur leurs flancs dévalent des ruz ; des cluses les coupent transversalement tandis qu’entre eux s’allongent des vals. Sur la bordure occidentale des plateaux, l’érosion a ouvert de larges échancrures aux bords abrupts, les reculées.

Les grands décrochements tectoniques ont préparé les rares passages actuels : cluse de Nantua ou col de Jougne. Pays calcaire, le Jura est marqué de belles formes karstiques. Les eaux creusent à la surface de petites cavités (dolines), s’infiltrent dans des gouffres, ressortent en grosses sources (Loue, Lison). Les rares cours d’eau ont creusé de profondes gorges, véritables canyons qui contribuent beaucoup à l’isolement des plateaux. De vastes dépressions fermées ne sont pas drainées vers l’extérieur (plaine de Saône, près de Besançon). Les glaciers alpins ont, au Quaternaire, franchi les chaînes orientales, élargi certaines vallées et abandonné sur les plateaux des sols morainiques ; en même temps, des glaciers jurassiens, plus modestes, venaient mourir dans les vallées, et leurs moraines retiennent de petits lacs (Nantua). Le réseau hydrographique est très compliqué : le Doubs, parti de Pontarlier, est contraint à un vaste crochet vers le nord avant de se diriger vers Besançon. Le climat, continental, est caractérisé par les fortes précipitations : le Jura forme en effet un écran incliné, si bien que toute la surface est largement arrosée (1 m de précipitations à l’ouest, 2 m à l’est). En raison de la rigueur de l’hiver (moyenne de janvier : - 3 0C autour de Pontarlier, minimum inférieur à - 30 0C), une partie de ces précipitations tombe sous forme de neige, alimentant les champs de ski. L’altitude entraîne un étagement de la végétation. Sur la bordure et sur les premiers plateaux (jusqu’à 700 m), les feuillus, chênes et charmes en particulier, forment l’essentiel des boisements. Sur les seconds plateaux ou en montagne, ils cèdent la place aux hêtres et aux résineux : les pessières (forêts d’épicéas) et les joux (forêts de sapins) donnent aux paysages des zones élevées leur majesté un peu grave.

2. Contrastes de la géographie humaine

Pays tardivement occupé, le long croissant du Jura offre des sols médiocres, un relief compartimenté, un climat partout rude et humide, une forêt souvent trop dense.

Des contrastes apparaissent dans le sens transversal. Le nord du pays appartient au monde germanique. Le Jura du Sud évoque déjà le Midi.

Artisanat et économie laitière Le milieu est trop rude, dans l’ensemble de la chaîne, pour que l’agriculture puisse être vraiment prospère. Mais le pays possède d’autres ressources : le bois, l’herbe que favorise l’humidité des étés, les eaux vives, du sel sur la bordure, et quelques poches de minerai de fer, autour desquelles s’est organisée la vie traditionnelle. Les premiers plateaux à l’ouest, les fonds de val les plus bas à l’est copièrent, sans la modifier, la polyculture du bas pays. Plus haut, l’élevage remplaçait peu à peu les céréales. Dans la partie plissée, au centre et au sud, purent s’organiser des migrations pastorales d’un type déjà montagnard. Les maisons rurales portent encore la marque de ces anciens genres de vie : elles ont des dimensions plus importantes que celles de la plaine, pour loger les récoltes, les fourrages et abriter une « écurie » importante. La pierre l’emporte sur les premiers plateaux, le bois tient de plus en plus de place lorsqu’on s’élève. Très tôt, des formes d’entraide, les fruitières, apparurent pour la fabrication des fromages de garde.

Les vallées constituaient un monde à part où se succédaient forges et moulins. Les zones favorisées furent plutôt celles des bordures, le long des lacs suisses, ou, à l’ouest, le Revermont et le Vignoble. Plus chauds, ils portaient de la vigne, et c’est là que s’établirent les villes. La masse de la chaîne n’abritait guère que quelques bourgades, au débouché des cols (Pontarlier), dans un bassin plus riche (Morteau) ou autour d’un couvent (Saint-Claude). Au sud s’étendait le Bas-Bugey, avec le bassin de Belley. La médiocrité des ressources incitait à chercher des activités complémentaires. Certains « montagnons » partaient tous les ans comme transporteurs, tels les rouliers de Granvaux. Dans les régions hautes, un artisanat se développa à l’instigation des centres locaux (chapelets de buis pour les pèlerins de Saint-Claude), puis des villes de l’avant-pays suisse. La transformation fut inégale : Vaud, plus rural, l’ignora. Besançon et Montbéliard se transformèrent bientôt à l’instar de Genève ou de Neuchâtel.

Une montagne industrialisée

L’ouverture générale de l’économie frappa durement la région au XIXe siècle. Du côté français, hors d’Arbois, le vignoble s’est très mal reconstitué. Le problème rural fut cependant résolu par une spécialisation herbagère plus poussée. Avec l’aide des fromagers suisses, il fut possible de reconvertir toute la chaîne à une économie laitière. La métallurgie traditionnelle succomba à la concurrence, ne laissant comme trace que quelques activités de transformation dans les vallées. Paradoxalement, les industries de la haute chaîne traversèrent sans encombre l’ère difficile de la révolution industrielle : elles restaient d’essence artisanale, et la mécanisation n’y fit que des progrès lents. Ainsi, le contraste entre les régions hautes et les régions basses s’accentua : les premières, plus peuplées, virent se développer de petites villes actives, comme La Chaux-de-Fonds. Au pied de la chaîne, des villes réussirent à fixer dans leurs ateliers une partie de la main-d’œuvre : Lons-le-Saunier, Besançon, Montbéliard, Bâle, d’une part, Genève, Neuchâtel, Bienne, Soleure, Aarau, de l’autre.

Cette organisation de l’espace est aujourd’hui remise en cause.

Vers de nouveaux équilibres

La rigueur du climat et le compartimentage du relief demeurent, mais l’isolement cède devant les moyens modernes : la chaîne est franchie par des autoroutes au nord et au sud ; des routes express désenclavent les villes de la montagne suisse ; les rames du T.G.V. gagnent Genève, Lausanne et Besançon. Les aéroports internationaux de Bâle, Zurich et Genève ouvrent une partie des centres jurassiens aux relations mondiales. Progrès donc, mais qui va de pair avec la remise en cause des spécialisations traditionnelles. L’intensification de la production laitière est freinée par l’impossibilité de cultiver le maïs au-dessus de 800 mètres et par la difficulté d’industrialiser la production du gruyère de Comté : les régions hautes perdent l’avantage qu’elles avaient connu durant un siècle. Dans le domaine industriel, beaucoup des activités traditionnelles ont régressé - diamant, pierres précieuses et pipe à Saint-Claude, boîtes à musique à Sainte-Croix, horlogerie dans le haut Doubs ou en Suisse. Quelques secteurs ont gardé leur dynamisme, comme la lunetterie à Morez. L’industrie des matières plastiques a enrichi Oyonnax et sauvé Saint-Claude et sa région du déclin. Jusqu’aux années 1970, certains foyers comme Champagnole ou Pontarlier appuyaient leur prospérité sur des industries variées. Depuis 1972-1973, la plupart des fabrications ont connu des à-coups. L’horlogerie suisse a perdu plus de la moitié de ses quatre-vingt mille emplois et ne s’est maintenue qu’au prix d’une restructuration très dure pour les sites montagnards du Locle et de La Chaux-de-Fonds. La mécanique de haute précision ne suffit pas toujours à combler les vides. En France, le Pays de Montbéliard a subi le choc de la crise de l’automobile et des mutations techniques nécessaires. Le groupe Peugeot a dû robotiser ses chaînes de Sochaux et réduire ses effectifs de vingt mille personnes. Besançon, qui atteint 117 730 habitants (recensement de 1999), a perdu aussi beaucoup d’emplois industriels, malgré la venue des Japonais. Mais son rôle de capitale régionale s’est renforcé.

Les régions montagneuses franco-suisses restent dynamiques et leur population s’accroît. Le tourisme, avec la vogue du ski de fond, le charme des eaux et des forêts, devient une ressource. Les petites entreprises font preuve de flexibilité et innovent beaucoup. Les contacts frontaliers sont multiformes et fructueux.

Georges CHABOT Paul CLAVAL

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Texte extrait de http://danslamarge.com