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Le féminisme



FÉMINISME - Les théories

Article écrit par Françoise COLLIN

Ce qu’on désigne sous le terme « féminisme » est un mouvement complexe à la fois politique, social, culturel et intellectuel, qui s’est affirmé dans le dernier tiers du xxe siècle au sein de la culture occidentale (États-Unis et Europe) pour s’étendre ensuite, sous des formes diverses, à toutes les régions du monde. Il met théoriquement et politiquement en question la relation entre les sexes qui a assuré séculairement « la domination masculine » (P. Bourdieu), ainsi que leurs définitions. En effet si, à travers toute l’histoire humaine, la différence des sexes s’est traduite dans des formes sociales et culturelles multiples et a fait l’objet de conceptions religieuses et philosophiques diverses, c’est cependant toujours sur la base d’une structure duelle, hiérarchique et inégalitaire, diversement modulée, constituant un « invariant » (F. Héritier) relayé par la démocratie elle-même : celle-ci dans sa version grecque (N. Loraux) comme dans sa version moderne, se contente de substituer au patriarcat un fratriarcat (C. Pateman). C’est par son caractère global que le féminisme contemporain se distingue des manifestations sporadiques qu’il avait connues au cours des siècles antérieurs, manifestations qui étaient généralement liées à un objectif sectoriel et/ou concernaient un groupe déterminé. Ce mouvement conteste désormais structurellement les formes tant économiques que sociales, politiques, culturelles, privées ou sexuelles, du rapport entre les sexes. Il faut porter au crédit de Simone de Beauvoir d’avoir, en 1946, avec Le Deuxième Sexe, su repérer et articuler pour la première fois dans une réflexion générale les manifestations les plus diverses de la dualisation hiérarchique des sexes, et les formes variées sous lesquelles celle-ci se décline à travers les périodes de l’histoire et les cultures : formes sexuelles, reproductives, intellectuelles, culturelles, politiques, économiques, etc., qui font qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». Même si les analyses sont d’inégales valeurs, et si le modèle humain proposé semble celui qu’incarne la masculinité, des phénomènes abordés jusque-là en ordre dispersé sont désormais structurellement problématisés. Une problématique qui ne cessera de se développer, suivant des chemins divers dans la pensée et la pratique. Trente ans plus tard, ce livre, qui fit scandale lors de sa parution, aura sa traduction dans le réel à travers le surgissement du « mouvement de libération des femmes », sans qu’il faille y voir un lien de cause à effet : les premières théoriciennes et activistes du féminisme des années 1970, tant américaines que françaises, ont pour la plupart lu Le Deuxième Sexe et s’y réfèrent, mais sans adopter nécessairement sa perspective théorique ou partager ses analyses.

Spécificité du féminisme

Phénomène complexe, irréductible aux autres phénomènes socio-politiques connus, tout comme à ses manifestations sporadiques antérieures, le mouvement féministe de la fin du xxe siècle manifeste son originalité tant dans son organisation et ses modes de développement, que dans son rapport à la théorie. En effet ce mouvement ne comporte pas de doctrine référentielle, pas plus qu’il ne s’organise en parti politique – et les rares tentatives faites en ce sens échouent. Il ne comporte pas de leader authentifié, même si des personnalités s’y manifestent, inaugurant divers courants de pensée et d’action. Et il n’a pas la représentation, fût-elle utopique, de sa fin : il ne définit pas les formes de la société idéale à atteindre. Il s’agit donc, dans la pensée comme dans la pratique, d’un mouvement acentrique dont les modes opératoires sont originaux : ce qui le rend inidentifiable sur la scène des objets politico-sociaux répertoriés jusque-là. Le motif de la critique et de la contestation féministe, à savoir la structure duelle et inégalitaire qui régit le rapport entre les sexes, est en revanche clairement identifié comme un « invariant » (F. Héritier) qui a traversé sous des formes différentes tous les groupes sociaux, toutes les cultures et toutes les périodes de l’histoire. Il s’agit donc de contester l’invariant. Si ce mouvement s’affirme sous le terme « féminisme » alors qu’il met en question non pas un des sexes mais bien le rapport entre les sexes et leurs définitions respectives, c’est que, d’une part, il est mis en œuvre par les femmes et les concerne au premier chef, et que, d’autre part, à la différence d’autres courants philosophiques ou politiques, il n’est pas identifiable à une doctrine fondatrice déterminée : il possède des acteur(e)s mais pas d’auteur(e). Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir n’y occupe pas la place dogmatique référentielle qu’occupe par exemple Le Capital dans le marxisme et cette différence entre la nomination de la « paternité » et l’anonymat de la « maternité » d’un courant est sans doute significative. Mais l’originalité déterminante de cet ouvrage, au-delà de ses analyses sectorielles inégales, est de faire apercevoir le caractère structurel des différents aspects qui régissent les rapports entre les sexes, que ce soit sur le plan politique, économique, social, culturel, générationnel ou désirant. Si l’identification et la contestation de la structure ayant conditionné les rapports de sexes au cours de l’histoire sont propres à l’ensemble du mouvement féministe, la lecture interprétative de ces rapports et l’énoncé des modalités de leur dépassement prennent des formes théoriques et politiques, différentes et parfois antagonistes.

Le devenir homme des femmes ou l’« universalisme »

Pour le courant dit « universaliste », qui se revendique de Simone de Beauvoir, il s’agit pour les femmes d’accéder à la position de sujet ou d’individu neutre, position que les seuls hommes s’étaient séculairement appropriée. En effet, la célèbre formule beauvoirienne : « On ne naît pas femme, on le devient », souligne le caractère socialement construit et contraint de la position féminine. Mais, dès lors qu’elle n’est pas accompagnée de la formule parallèle : « On ne naît pas homme, on le devient », elle laisse supposer que la masculinité incarnerait l’humanité dans son essence. La thèse qui sous-tend Le Deuxième Sexe va rallier et inspirer un courant important du féminisme français, qui rejette l’argument de la nature duelle des sexes (« nature-elle-ment ») au nom d’une unicité de la raison. La définition des sexes et la forme hiérarchique de leur rapport sont arrachées à leur fausse évidence naturelle pour apparaître comme une construction, un « être-devenu » historico-social. C’est ainsi qu’à la formule « différence des sexes » est peu à peu substituée celle de « construction sociale de sexes », celle de « rapports sociaux de sexes », ou plus tard celle de « genre », traduction approximative du gender anglais. Ce paradigme inspire non seulement les pratiques revendicatrices d’ordre politique et économique, mais contraint également à revisiter les différents savoirs et les systèmes de représentation.

Le différencialisme

Un autre courant, issu de sa confrontation avec la psychanalyse, adopte quant à lui une position différente et affirme – non sans référence à Mélanie Klein – qu’il existe deux sexes, deux modalités différentes d’incarnation de l’humanité, générant deux manières d’être au monde dont l’une a été bridée et asservie à l’autre. Si le rapport au monde masculin de type phallique a dominé l’histoire – parce qu’il inclut la modalité relationnelle de la domination – le rapport au monde féminin, jusqu’ici occulté – et lié à la modalité maternelle de l’accueil – offre une alternative bénéfique. Soutenu initialement par l’œuvre de Luce Irigaray, ce courant conteste l’affirmation lacanienne d’un signifiant commun aux deux sexes, et corrélativement la référence de l’humanité aux insignes phalliques. Au trait unaire qui caractérise ce signifiant, Irigaray oppose le signifiant féminin de « l’incontournable volume » ou des « lèvres qui se touchent », c’est-à-dire du non-un. Ainsi est reprise et traduite positivement la formule lacanienne selon laquelle la femme est « pas toute ». Marginalisée dans l’espace français dont la tradition politique est dominée par la conception de « l’individu » neutre, cette interprétation a parfois été qualifiée péjorativement d’« essentialiste » parce qu’elle semble figer chacun des deux sexes dans une essence immuable. Mais elle a inspiré d’importants courants du mouvement des femmes, en particulier en Italie ou aux États-Unis où elle a même parfois été qualifiée à tort de french feminism. On peut y rattacher indirectement la pensée américaine du care (Caroll Gilligan) qui affirme la nécessité d’un surplus de souci de l’autre ou de la sollicitude sur la justice. Dans cet éclairage, l’émancipation des femmes modifierait la conception même du monde commun.

Le postmodernisme ou l’indécidabilité

C’est sous l’influence du courant philosophique français dit postmétaphysique que se dessine une troisième position touchant à la définition théorique et pratique des sexes. On peut y relever des références à Michel Foucault ou à Gilles Deleuze, mais c’est Jacques Derrida qui, dans son enseignement régulier et très médiatisé aux États-Unis, en sera le principal porte-drapeau. Jacques Derrida récuse le caractère unaire du signifiant phallique. Il associe à la critique du logocentrisme déployée par Heidegger – critique du rapport au monde fondé sur la maîtrise et sur l’un – la critique du phallocentrisme, et forge ainsi le terme de « phallogocentrisme » pour caractériser et dénoncer la tradition métaphysique occidentale à la fois logocentrique et phallocentrique. Sous sa plume et dans sa perspective, la différence des sexes, sans être niée, ne peut être pensée sous une forme duelle : c’est une différance, c’est-à-dire un mouvement de perpétuel différer, rendant inidentifiables ses pôles. S’il qualifie de « féminine » cette position d’indécidabilité des frontières sexuées, c’est en un sens métaphorique. Le féminin est en effet une forme d’être au monde et de penser à laquelle il s’identifie lui-même. Ainsi n’hésite-t-il pas à affirmer – reprenant une citation de Maurice Blanchot : « Je suis une femme », la position spéculative tenant lieu, à moindres frais, de la révolution socio-politique qui, selon lui, ne fait que conforter par le régime de l’opposition le dualisme sexué. La chance du nouveau réside non dans la lutte mais dans le jeu, ainsi que Derrida l’exprime au cours d’un dialogue avec une féministe américaine. Cette position, qui inspirera un courant important du féminisme universitaire américain, aura peu d’impact sur le féminisme français. C’est beaucoup plus tard qu’elle atteindra indirectement celui-ci par le détour de la queer theory, qui tente d’affirmer l’indécidabilité des sexes à travers celle des sexualités, thèse soutenue en France par certains leaders intellectuels du mouvement homosexuel qui se revendiquent de l’œuvre de Judith Butler. Le « nomadisme », soutenu antérieurement comme féminin (Rosi Braidotti), se traduit désormais en « transgenre ». La réalité de celui-ci est toutefois contestée par certains penseurs de l’homosexualité comme Leo Bersani.

Des sexes aux sexualités

À partir des années 2000, certains courants dérivés de la pensée derridienne mais davantage encore de la problématique des homosexualités greffée ainsi sur celle des sexes vont, en partant des États-Unis pour gagner la scène française, faire de l’indécidabilité non plus un différer, une différance, mais un état, une « indifférence » non seulement des sexes mais des orientations sexuelles. Pour récuser la hiérarchie des sexes – et des sexualités – contestent jusqu’à leurs différences, tenant pour négligeable la morphologie. Certaines recherches scientifiques (H. Rouche) tendent d’ailleurs à montrer la similitude même biologique des sexes sous leur apparente dissymétrie. Alors que chez Derrida la différance est un mouvement, chez les théoriciennes ou théoriciens postérieurs du gender trouble (Judith Butler), réinterprété par la queer theory, l’indécidabilité devient un statut. L’affirmation de la « différance » se transforme en affirmation de l’« indifférence » des sexes (Prokhoris). À la limite de cette perspective, la réversibilité des sexes et des sexualités est donc potentiellement radicale. La différence morphologique devient insignifiante, ainsi que l’indiquait d’ailleurs déjà Gilles Deleuze en revendiquant un « corps sans organes ». L’inégalité est surmontée par l’identité – une identité mouvante – au moins potentielle qu’il s’agit d’exercer. Paradoxalement, les théories de l’indifférence des sexes et des sexualités viennent ainsi rejoindre par une voie détournée les théories classiques du sujet neutre et souverain, voire tout- puissant – l’individu –, qui serait à la fois homme et femme, homo- et hétérosexuel. Se heurtant toutefois à la dissymétrie flagrante des sexes dans le processus générationnel, dissymétrie qu’avait à sa manière déjà rencontrée et recouverte Le Deuxième Sexe, elles en minimisent la portée ou soutiennent le projet des technologies de la reproduction.

Enjeux politiques

Malgré leur diversité et leurs oppositions, ces théories, qui donnent lieu à des pratiques diverses, ont en commun la mise en cause de la domination historico-sociale des hommes sur les femmes, qui se manifeste dans les différentes modalités de la vie politique, sociale, économique, érotique, générationnelle ou symbolique. Elles entraînent des stratégies diverses concernant le devenir des rapports entre hommes et femmes, enjeu central du féminisme ou des féminismes dans leur ambition émancipatrice. Ce qui caractérise le féminisme, au-delà des positions philosophiques et politiques diverses touchant aux rapports entre les sexes et à leurs statuts respectifs, c’est qu’il en conçoit la transformation non comme un tournant spéculatif, mais comme une pratique politique aventureuse, conjoignant réflexion et action. Il constitue à ce titre une praxis au sens aristotélicien : praxis déployée dans la durée, sans représentation a priori de son modèle, mais qui vise à surmonter l’inégalité séculaire se matérialise dans la « domination masculine ». La question des rapports de sexes, élevée au rang de paradigme politique et théorique par le féminisme, reste toujours retraversée par celle des classes, des races, des orientations sexuelles, des cultures et des conjonctures historiques, qui imposent une pluralité d’analyses sectorielles et d’actions transformatrices. Elle constitue un angle d’approche théorique et pratique universel, mais non exclusif du réel. La domination d’un sexe sur l’autre concerne en effet toutes les périodes de l’histoire et toutes les cultures : mais, en la prenant en charge théoriquement et politiquement, le mouvement féministe ne prétend pas, comme le mouvement marxiste avec la lutte des classes, en faire la « cause » déterminante de toutes les autres formes de domination et d’exploitation. La validité du féminisme est universelle mais non exhaustive.

· Françoise COLLIN

Bibliographie

· L. Bersani, Homos : repenser l’identité, Odile Jacob, 1998 · M.-H. Bourcier, Sexpolitiques. Queer zones 2, La Fabrique, Paris, 2005 · P. Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998 · R. Braidotti, Patterns of Dissonance. A Study of Woman in Contemporary Philosophy, Polity Press, 1991 · J. Butler, La Vie psychique du pouvoir, Léo Scheer, 2002 · F. Collin, Le Différend des sexes, Pleins feux, 1999 · F. Collin, E. Pisier & E. Varikas, Les Femmes de Platon à Derrida. Anthologie critique, Plon, 1999 · G. Deleuze & F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972 · J. Derrida, Points de suspension, Galilée, 1992 · P. Deutscher & F. Collin dir., Repenser le politique : l’apport du féminisme, éd. Campagne première, 2005 · C. Delphy, L’Ennemi principal, Syllepses, 1998 · G. Duby & M. Perrot dir., Histoire des femmes en Occident, 5 vol., Plon, 1990-1992 · G. Fraisse, La Raison des femmes, Plon, 1992 · C. Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Côté-femmes, 1992 · F. Héritier, Masculin/féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996 · J. Hirata, F. Laborie, H. Le Doaré & D. Senotier dir., Dictionnaire critique du féminisme, P.U.F., 2000 · L. Irigaray, Speculum, de l’autre femme, Minuit, 1974 · N. Loraux, Façons tragiques de tuer une femme, Gallimard, 1985 · N. C. Mathieu, L’Anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Côté-femmes, 1991 · C. Pateman, The Disorder of Women : Democracy, Feminism and Political Theory, Stanford Univers. Press., 1989 · La Place des femmes : les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, ouvr. coll., La Découverte, 1995 · S. Prokhoris, Le Sexe prescrit, Aubier, 2000 · Le Siècle des féminismes, ouvr. coll., éd. de l’Atelier, 2004.


FÉMINISME - Histoire du féminisme

Article écrit par Geneviève FRAISSE

Le féminisme est une notion à la fois trop générale et trop complexe pour qu’on puisse évaluer son contenu, ses objectifs, ses argumentations, son importance historique, avant d’avoir posé la question du terme lui-même. Apparu au xixe siècle et attribué, à tort semble-t-il, à la pensée utopique de Fourier, on le trouve sous la plume d’Alexandre Dumas fils en 1872, puis dans la plupart des textes et thèmes féministes après 1890 en France et à l’étranger. En fait, Dumas emprunte le mot au langage médical, qui fabrique ce néologisme, autour de 1870, à des fins nosographiques pour qualifier un arrêt de développement et un défaut de virilité chez des sujets masculins. On notera donc, non sans stupéfaction, que le vocabulaire politique s’empare du mot « féminisme » pour caractériser les femmes qui, revendiquant l’égalité avec les hommes, semblent vouloir leur ressembler, tandis que le vocabulaire médical a usé de ce terme pendant quelques décennies pour caractériser des hommes d’apparence féminine. Dans cette question de mots et de langage, le féminisme sert toujours à désigner l’autre, l’autre sexe, qu’il soit homme ou femme, comme étant susceptible d’abolir la différence sexuelle. Dans les deux registres, médical et politique, le féminisme est un cas limite où la différence sexuelle est menacée.

Les usages historiques d’un terme

L’histoire a donné, de préférence, un sens politique au mot « féminisme ». Ce sens s’est imposé par la double référence à Fourier et à Dumas fils, à partir des deux courants théoriques et politiques du xixe siècle, la pensée utopique, socialiste et marxiste, et la pensée républicaine et démocratique. L’apparition du néologisme « féminisme » coïncide avec l’avènement de la IIIe République et l’on imagine comment l’apparition de l’individu citoyen peut impliquer l’identité, voire l’égalité, de l’homme et de la femme, ce qui évoque une apparente neutralisation de la différence sexuelle. Cependant, c’est à l’autre tradition que le féminisme d’aujourd’hui s’est référé : reprenant lui aussi à son compte une dénomination fabriquée par un observateur extérieur – ici les médias, après la « commémoration », en 1970, de celle qui est plus inconnue que le soldat inconnu lui-même, sa femme –, il s’est appelé M.L.F., Mouvement de libération des femmes. Comme il y eut un mouvement ouvrier, il y a un mouvement des femmes, c’est-à-dire un mouvement social et politique, expression d’un groupe social porteur d’une demande de changement général et global de société. Ces deux traditions sont réunies dans la définition du féminisme qu’a proposée Léon Abensour au début du xxe siècle : « cas d’aspiration collective vers l’égalité » (Histoire générale du féminisme, 1921). 1970 ne fut pas, comme on le crut alors, l’année zéro du féminisme. Il y a une histoire du féminisme, que les spécialistes ont la plupart du temps négligée et que les femmes n’ont pas su transmettre dans la mémoire des générations. Cette histoire, comme phénomène collectif, se fait au xixe siècle. Déjà, pendant la Révolution française, les femmes expriment çà et là une volonté collective où la prise de conscience de leurs problèmes spécifiques va de pair avec leur désir d’appartenir, comme les hommes, à la nouvelle société politique. Des cahiers de doléances, des pétitions, des clubs politiques et la célèbre Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges sont les premiers éléments de cette pratique militante. Mais c’est à partir de 1830, avec l’émergence des mouvements utopistes, en particulier saint-simoniens et fouriéristes, que des femmes se présentent clairement comme constituant un groupe de sujets politiques, en dénonçant leur « asservissement séculaire » et en réclamant un « affranchissement » et une « émancipation » propres à leur donner une place égale aux hommes dans la société. Pendant la brève révolution de 1848, on les retrouve encore, aussi bien aux côtés de leurs camarades révolutionnaires, socialistes et républicains, que dans une pratique autonome, dans un club de femmes, dans un quotidien féministe, La Voix des femmes. Or ces trois moments de bouleversement politique – 1789, 1830, 1848 – dessinent, chacun à son tour, une même figure : celle d’une pensée révolutionnaire rendant possible l’expression de l’exigence féministe en même temps que le refus de ses conséquences réelles. En effet, à chaque fois, on ferme les clubs de femmes, on discrédite leurs actions politiques, on caricature leurs demandes et on réinstaure l’inégalité entre les sexes. Ainsi peut-on proclamer en 1848 l’instauration d’un suffrage dit universel dont cependant les femmes sont exclues. Cette figure de la tension entre les hommes de gauche, libéraux ou révolutionnaires, et les féministes, radicales ou modérées, se retrouve ensuite continûment. Cette tension prend la forme d’une contradiction avec la naissance, sous le second Empire, du mouvement ouvrier français, très proudhonien : contradiction qui fait des femmes de la Commune des militantes socialistes plus que des féministes ; contradiction que le marxisme cherche à résoudre en établissant une hiérarchie des priorités (d’abord la lutte des classes, ensuite l’affranchissement des femmes) ; contradiction qui éclate autour des années 1900 en partageant officiellement le féminisme entre un féminisme socialiste et un féminisme bourgeois. Or cette distinction, si elle est pertinente aux yeux des politiciens et idéologues qui tiennent à garder la maîtrise d’un féminisme alors très puissant et très multiforme, paraît très formelle au regard des discours et des pratiques de cet avant-guerre. La guerre de 1914-1918 balaie le féminisme comme le reste, bien qu’un féminisme pacifiste s’y maintienne constamment. L’entre-deux-guerres laisse place à nouveau à une activité féministe diverse qu’il serait simpliste de réduire au suffragisme. De la même façon, le droit de vote accordé aux femmes en 1944 , le succès de Simone de Beauvoir avec Le Deuxième Sexe en 1949, la création du Planning familial en 1956 ne sont que la face visible d’une évolution sociale qui s’est faite en dehors du militantisme féministe mais pas sans lui. Femmes : l’entrée en politique À l’aube du XXe siècle, les femmes, désireuses de participer à la vie politique, s’organisent. Elles revendiquent les mêmes droits civiques que les hommes, en s’appuyant sur les principes du suffrage universel. Dans plusieurs pays occidentaux, les manifestations de rues succèdent aux mots d’ordre, à l’image de la Grande-Bretagne, où le mouvement des suffragettes, menées … L’histoire du féminisme comporte donc des temps forts et des temps discrets, et cette alternance est sans nul doute un fait historique remarquable. En tout cas, elle souligne le double aspect du féminisme, comme mouvement politique discontinu et comme mouvement social diffus, ce dernier, d’ailleurs, n’étant pas souvent pensé et vécu dans l’identification au féminisme. Par exemple, dans les années 1960, période qui précède la dernière manifestation historique du féminisme, les problèmes se trouvent posés en dehors d’une quelconque perspective politique. Les ouvrages consacrés alors aux femmes analysent leur évolution économique, professionnelle et familiale, c’est-à-dire une situation sociale appelée « condition ». L’étude de cette condition féminine vise à permettre une meilleure « participation » des femmes à la vie sociale. Or le féminisme des années 1970 introduit là une rupture, tout en reprenant une tradition : par-delà l’analyse de la place des femmes dans le système de production et dans l’organisation traditionnelle du rapport entre la famille et le travail, il propose que cette condition soit représentée en termes d’« oppression » et d’« exploitation ». Ainsi, on ne se contentera pas de rattraper un retard historique ni même d’insister sur la spécificité féminine face à une condition humaine générale. On refuse ce qui apparaît alors comme de l’« androcentrisme », en affichant délibérément la dénonciation d’une oppression. Cela conduit à décrire les mécanismes de celle-ci, à rechercher ses causes et à imaginer sa résolution possible. Dénoncer une oppression, c’est donc, logiquement, proposer une stratégie de « libération ». Les termes d’oppression et de libération rendent à ceux de condition et de participation leur dimension politique : nos sociétés sont des sociétés patriarcales où le sexisme, à l’égal du racisme, marque en tous domaines la vie des femmes. En conséquence, l’égalité entre les sexes est l’utopie nécessaire du féminisme. Unité et multiplicité des formes du féminisme

Le féminisme exprime son unité doctrinale autour d’un axe principal, la volonté d’égalité entre les sexes, formulée comme identité, ressemblance ou analogie, parfois même complémentarité. Ainsi, toute définition du féminisme est d’emblée restrictive, tant les formes particulières de ses manifestations sont équivoques : tendances et oppositions sont, comme ailleurs, le lot de ce courant de pensée et d’action. La dénomination elle-même fait difficulté : hier, on parlait d’affranchissement ou d’émancipation ; aujourd’hui, on peut distinguer le féminisme du mouvement de libération des femmes (ou même du « mouvement des femmes »). Revendiquer l’une ou l’autre expression n’est pas indifférent ; cela alimente même des querelles idéologiques. Néanmoins, tout le monde fut longtemps d’accord pour reconnaître la possibilité que coexistent ensemble des groupes et des tendances, car il était clair, pour finir, que l’adhésion d’une femme à cette représentation collective fût toujours intimement individuelle. On pourrait rendre compte de l’unité et de la multiplicité du féminisme au moyen de quelques figures paradoxales propres à présenter ses différents aspects, sans les simplifier. Le premier paradoxe pose la question de l’identité. Qui est féministe ? Qui est d’accord avec le féminisme ? Il peut sembler évident de se dire féministe, car qui serait contre l’égalité des sexes à la fin du xxe siècle ? Si c’est un homme qui parle, il peut tenir ces propos tout en étant absolument misogyne dans sa pratique domestique, professionnelle ou politique. Il distingue aussi soigneusement le féminisme des féministes, dont l’image n’est pas bonne. Cela explique qu’inversement il soit fréquent qu’une femme ne se dise pas féministe. « Je ne suis pas féministe, mais... », dit celle qui s’apprête à faire des déclarations précisément féministes. Le paradoxe est dans cette identification abusive ou refusée : au moment où se diffusent dans la société des pratiques d’autonomie et des demandes d’égalité, l’image caricaturale de la féministe hystérique et malheureuse en ménage perdure au profit de la méconnaissance de ce que fut le féminisme comme réalité collective socialement efficace. Avant d’être une pratique collective, le féminisme fut, quitte à ce qu’on emploie le mot de façon anachronique, une attitude individuelle dont on trouve des traces anciennes dans les sociétés occidentales. Dès le xve siècle, après Christine de Pizan, des femmes, et quelques hommes, écrivent pour « défendre » le sexe féminin et imaginer une égalité entre les sexes. Si le féminisme devient, à partir du xixe siècle, un mouvement social et politique, c’est parce que les conditions historiques le rendent possible : l’avènement de la démocratie, l’apparition du travail salarié et le déclin du christianisme sont, notamment, des facteurs propices à une redéfinition du rapport entre les sexes. Or cette double inscription historique, à la fois ancienne et contemporaine, explique peut-être le malaise théorique et pratique de chaque période féministe de l’ère contemporaine. L’alliance, nécessaire mais toujours conflictuelle, du féminisme avec le socialisme et le marxisme a compliqué la tâche de la pensée féministe, prise, de fait, dans un système contraignant de références. Ainsi, les concepts de lutte de sexes, de classe de femmes ou de rapports sociaux de sexes, directement importés du vocabulaire marxiste, soulignent cette difficulté : la lutte des classes est historiquement plus déterminée que la lutte des sexes ; et, de manière générale, l’histoire du conflit entre les sexes, même si elle prend des formes spécifiques suivant les époques, souligne toujours quelque chose d’intemporel dans ce conflit. C’est peut-être ce subtil mélange d’histoire et d’anhistoricité qu’il faudrait analyser. Là encore, il y a paradoxe. Dans la pratique, avec le féminisme des années 1970, on note une semblable tension. Né juste après 1968, le Mouvement de libération des femmes rencontra immédiatement la contradiction évoquée ci-dessus entre le féminisme et la gauche. Autour de quelques femmes d’horizons divers, se joignent d’abord des militantes de l’extrême gauche, maoïstes et spontanéistes. Puis les organisations trotskistes, les partis et les syndicats de gauche sont progressivement traversés par la « question des femmes ». Dans cette situation difficile, on voit apparaître, d’un côté, des « groupes femmes » autonomes à l’intérieur puis à l’extérieur de ces institutions, de l’autre, une volonté de travailler « en direction des femmes », de manière à intégrer en le contrôlant l’essor du féminisme. Ainsi, de nombreuses femmes se trouvent prises dans un système de double appartenance politique faite simultanément d’adhésion et de tension. Celles qui abandonnent les institutions de gauche au profit du seul mouvement des femmes jouent sans facilité l’autonomie politique en affirmant, là encore, leur proximité et leur distance à l’égard de la gauche. Le M.L.F. lui-même, en refusant toute structuration hiérarchisante pour se dire « mouvement », a recherché un équilibre difficile : la « sororité », affichée comme concept politique, eut pour effet de diffuser le féminisme dans les diverses classes sociales ; mais cette utopie eut ses revers et ses récupérations prévisibles : les inégalités ont perduré ; l’identification collective engendra des confusions et des prises de pouvoir abusives. Un groupe, dénommé Psychanalyse et Politique, crut bon de s’approprier le sigle M.L.F., lequel justement voulait conjurer toute maîtrise. L’humour réel du féminisme fut, sur ce point, pris en défaut. L’équilibre entre le féminisme et la gauche et à l’intérieur du mouvement des femmes lui-même n’est pas seulement le produit d’une situation paradoxale ; il se révèle proprement intenable. Égalité et différence des sexes

L’inscription du féminisme dans l’histoire obéit ainsi à un mouvement de pendule : le féminisme est une action collective qui est sans mémoire des luttes et des batailles gagnées, croyant chaque fois à sa naissance première et à son originalité absolue, tandis qu’une étude historique souligne, dans ces manifestations renouvelées, de fortes analogies. Même volonté de mettre les femmes en position de sujets et non pas d’objets de discours ; même critique de leur rôle conjugal et familial ; mêmes demandes sociales et politiques d’égalité ; démarches semblables d’autonomie dans la vie privée et publique ; balancement identique entre le dedans et le dehors des institutions mixtes ; choix commun de la bataille juridique, sur le mode légal ou illégal : tout d’abord, la demande du droit de suffrage, certes, mais aussi celle du divorce, de la recherche en paternité, de la libre disposition par la femme de son salaire ; ensuite, la légalisation de l’avortement et de la contraception, la reconnaissance du viol comme crime, mais aussi l’égalité professionnelle et la représentativité politique. Pour les droits des femmes Femmes kurdes lors d’une manifestation près de la frontière soviétique, en Iran (vers 1960). Elles réclament l’égalité des droits pour les femmes ; certaines ont ôté leur voile. C’est sur la toile de fond de ces analogies qu’on peut remarquer les différences avec les étapes antérieures. Différence d’abord dans le rapport à la loi : d’une part, les femmes sont entrées, même peu nombreuses, dans les diverses instances du pouvoir social et politique et les hommes ne sont plus les médiateurs obligés de leurs demandes ; d’autre part, la Constitution française a inscrit en 1946, dans ses principes, l’égalité entre les sexes, principe formel peut-être, mais irréversible. Différence aussi dans l’analyse économique : d’une part, le critère de l’indépendance financière joue pour caractériser non seulement l’autonomie sociale de la « travailleuse », mais aussi l’autonomie familiale d’un individu salarié ; d’autre part, le statut même du travail des femmes est pensé dans une globalité où le travail domestique n’est pas séparé du travail social, où la fonction de reproduction n’est pas dissociée du système de production. Différence, enfin, dans la possibilité de parler du corps féminin : d’une part, la question du lien familial (divorce et reconnaissance de paternité) s’insère de façon plus large dans le problème de la libre disposition de son corps (contraception et condamnation du viol) ; d’autre part, le corps lui-même est représenté comme lieu de désirs susceptibles d’une libre expression, d’une libération. Ainsi a-t-on fait de la vie privée un lieu politique et ce fut même un slogan que de dire « le privé est politique ». Les réactions violentes suscitées par le féminisme tiennent peut-être à cela, à cette confusion difficile à éviter entre le politique et le public. La politisation de la vie privée a mis à mal la distinction entre le privé et le public sans que la frontière entre les deux apparût comme une question théorique. De même, la mise en lumière de la domination masculine et du système patriarcal a eu inéluctablement pour conséquence de produire une analyse unilatérale du pouvoir masculin. En effet, si les hommes se sont établis maîtres des femmes, ce n’est pas toujours sans le consentement de celles-ci. Or ce consentement, en retour, est un lieu propice à un pouvoir féminin qui fait partie de l’asservissement lui-même. Pouvoir du corps – celui de la séduction et celui de la maternité –, qui est aussi un pouvoir social. Le féminisme pouvait-il dénoncer l’oppression des femmes sans refuser d’analyser et de critiquer leur pouvoir propre ? Sans doute la réflexion théorique qui est née de la pratique militante et qui perdure au-delà de la réalité historique du mouvement des femmes a-t-elle eu pour effet, après de nombreuses études « sur » les femmes, qu’on en vienne à s’interroger sur la différence des sexes et sur leur rapport. Tout d’abord, on a pu distinguer, avec le concept d’égalité, ce qui relevait d’une identification des deux sexes l’un à l’autre et d’une volonté d’assimilation au monde masculin. Dans le même temps s’affirmait, en regard de cette neutralisation des deux sexes dans le « genre humain », une défense de la spécificité féminine comme support de contre-valeurs opposées à la rationalité oppressive du monde masculin. Il paraît difficile aujourd’hui de s’en tenir à cette représentation binaire où la différence sexuelle pourrait soit se dissoudre dans l’indifférenciation du neutre, soit produire deux systèmes de valeurs imperméables l’un à l’autre. L’étude actuelle de la différence des sexes, sur ses multiples registres, biologique, historique, social, symbolique, appelle plutôt à l’analyse d’un rapport, d’une relation où ni la valorisation unilatérale, ni la solution toute faite de la complémentarité n’ont de pertinence, mais où, en revanche, la question de la domination masculine et de la tension entre les pouvoirs n’est pas annulée. L’usage du concept de « genre » plutôt que de sexe qui prévaut dans les pays anglo-saxons tend à introduire dans cette analyse de la différence sexuelle l’idée que ce fait de nature – l’existence des deux sexes – traverse l’ensemble des champs du savoir et doit, comme tel, devenir une composante de tout travail théorique. · Geneviève FRAISSE

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FÉMINISME - France : du M.L.F. à la parité

Article écrit par Muriel ROUYER

Dans le sillage de Mai-68, le Mouvement de libération des femmes avait situé ses luttes dans une contestation radicale de l’ordre patriarcal, délaissant le débat politique classique pour inscrire au cœur de la culture sa volonté absolue de voir abolie l’oppression des femmes. Avec la loi du 8 juillet 1999, le principe de parité, c’est-à-dire de représentation à égalité des hommes et des femmes dans les institutions élues de la République, s’inscrit tout au contraire comme la conquête d’un « nouveau féminisme » qui aurait réorienté ses revendications vers le champ politique. Sans mentionner le mot lui-même, la France est le premier pays à consacrer la parité en droit constitutionnel (1999). Cette réforme remet en cause l’édifice juridique et philosophique de l’universalisme républicain, obligeant à repenser les termes de la relation entre égalité et différence des sexes. Le mouvement des femmes est à l’origine de cette « révolution constitutionnelle », que le souci de modernisation éprouvé par la gauche et l’ouverture européenne ont permis de faire passer dans la réalité politique, non sans avoir suscité une résistance marquée.

Féminisme des années 1980 : des victoires à la Pyrrhus ?

À la fin des années 1980, en France, les victoires du féminisme semblaient acquises, célébrées dans la presse et reflétées par l’industrie publicitaire : on se plaisait à représenter les femmes sous les traits de Superwomen « assurant » sur tous les fronts, pour cumuler, de plus en plus souvent seules, vies familiale, professionnelle et affective... Cette célébration médiatique de la réussite de quelques rares « battantes » promues au rang de modèles dissimulait une réalité féminine profondément marquée par l’inégalité, voire la précarité, dont l’I.N.S.E.E. dressait froidement le constat. En 1988, la situation politique, économique et sociale des femmes était plutôt morose : elles représentaient moins de 45 % de la population active mais nettement plus de la moitié des chômeurs, l’écart des salaires entre hommes et femmes sur le marché du travail était de 30 % et la moitié des femmes gagnaient moins de 5 500 francs par mois. Surreprésentées dans les formes précaires d’emploi que la flexibilisation du marché du travail, menée dans la seconde moitié des années 1980, avait facilitées, elles étaient par contre largement sous-représentées dans toutes les instances de décision privées ou publiques. En 1990, formant 53 % de l’électorat, elles n’étaient que 5,5 % des députés et 3,4 % des sénateurs. On pouvait alors être frappé par le reflux des mouvements de femmes, interprété par certains comme le signe de leur victoire historique. Le journal Le Monde du 21 novembre 1987 remarquait que les mouvements de femmes s’estompaient à mesure que celles-ci voyaient leurs revendications satisfaites et que les acquis juridiques étaient venus réduire les inégalités. La presse de gauche, célébrant vingt ans après la « génération tant aimée », traitait déjà les féministes comme d’anciennes combattantes. L’antiracisme de ces années-là ou le mouvement lycéen-étudiant de 1986 eurent naturellement leurs égéries, mais qui se souvient aujourd’hui d’Hayette Boudjema, de Delphine Batho, d’Isabelle Thomas ? Elles ont bien vite été relayées par leurs grands frères. Les femmes, et particulièrement les jeunes femmes, étaient-elles enfin devenues, selon les vœux de certaines féministes historiques, des « hommes comme les autres » ? Au même moment, les milieux conservateurs se félicitaient, rassurés, que les femmes puissent enfin réussir sans avoir à jeter aux orties leurs rôles d’épouse et de mère. Le 26 février 1988, sous le gouvernement de cohabitation de Jacques Chirac, à l’occasion des Assises nationales de la femme patronnées par la déléguée à la Condition féminine, Hélène Gisserot, La Croix titrait sobrement : « À la dynamique des luttes de femmes a succédé le temps de la réflexion ».

Situation du féminisme révolutionnaire au lendemain de Mai-68

Réflexion, ou régression ? Régression, sans doute, à l’aune de la révolution identitaire collective dont le M.L.F. fut porteur, dans ses idées comme dans ses formes d’action. Ce mouvement de réflexion et de pratique, né de la révolte de Mai-68 et baptisé par les médias en 1970, renvoie, au-delà des querelles sur sa date de naissance, à une prise de parole collective des femmes. De l’université de Vincennes aux groupes de prise de conscience, puis à la célèbre « A.G. », qui se réunit à l’école des Beaux-Arts, à Paris, à partir d’octobre 1970, s’exprimait une même volonté pour les femmes d’analyser sans complaisance la spécificité de leur situation et de fixer les moyens tactiques pour les transformer. Ce féminisme révolutionnaire, caractérisé dès 1968 par la non-mixité, a utilisé toutes les formes d’action protestataire contre les institutions et le pouvoir patriarcal – grèves, rencontres, débats publics, actions spectaculaires, manifestations –, et abordé toutes les questions jusque-là taboues : le corps, la sexualité, le viol, l’avortement. Le M.L.F., bien davantage que « prendre le pouvoir », voulut avant tout, et partout, « faire la révolution ». Dans l’effervescence et la spontanéité du « mouvement » se sont rapidement formées deux conceptions divergentes de l’oppression subie par les femmes et des stratégies politiques à développer pour y mettre fin. L’une repose sur l’affirmation de la différence sexuelle comme principe existentiel, donc politique, et l’autre sur la négation même de cette différence, cette dernière étant considérée comme le prétexte majeur à l’inégalité de traitement. Le féminisme « de la différence », fut incarné à partir de 1968 par ce qui devint bientôt une des « tendances » du M.L.F., le groupe Psychanalyse et Politique, ou « Psychépo », parce que sa fondatrice, Antoinette Fouque, combinait avec force psychanalyse lacanienne et critique sociale pour penser les termes politiques, économiques et symboliques de la « forclusion » des femmes par la société. Méfiante à l’égard des féministes gauchistes, dont elle redoutait les dérapages médiatiques et le réformisme hâtif, cette tendance privilégiait un travail critique en profondeur sur l’identité des femmes, niée par la société au profit d’une égalité réductrice. Il s’agissait de penser l’altérité des femmes au-delà d’un « humanisme monosexué », et de s’attaquer à l’ordre symbolique d’une société fondée sur l’exclusion du maternel et du matriciel. Cette démarche fut, à partir de 1974, approfondie et affirmée, par la création, à Paris, des Éditions et de la Librairie Des femmes, destinées à promouvoir l’expression de la créativité des femmes dans l’espace public. Elle trouva un écho dans les écrits de Luce Irigaray et surtout d’Hélène Cixous. À cette tendance, souvent qualifiée de « naturaliste », d’« essentialiste » ou encore de « différentialiste », s’opposait nettement l’autre grand courant du féminisme radical, le féminisme « égalitariste ». Celui-ci s’inscrivait dans l’héritage direct de Simone de Beauvoir et dans une proximité immédiate avec les conceptions et les organisations politiques de l’extrême gauche. Les féministes égalitaristes se refusaient à parler de différence des sexes, de féminin ou même de femme, préférant la notion de « genre », destinée à rendre compte du caractère construit et social de la féminité. Dans cette perspective, ce sont les rapports sociaux, les rôles imposés, et non une prétendue « nature féminine » qui fabriquent la division des sexes et la bipartition des individus. C’est le sens de la formule de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » Ce féminisme « matérialiste » se retrouvait notamment chez les Féministes révolutionnaires. Il a été soutenu, sur le plan théorique, dans des revues telles que Questions féministes (1977-1980), rebaptisée Nouvelles Questions féministes en 1981, ou Cette violence dont nous ne voulons plus (1986-1991), devenue Projets féministes, et représenté par des maisons d’édition comme Tierce, ou Côté-Femmes. Dans cette seconde logique, le M.L.F. recherchait une visibilité médiatique à tout prix, ce qu’illustrent fort bien les actions des Féministes révolutionnaires (dépôt d’une gerbe à la femme du soldat inconnu en 1970, irruption dans une réunion de l’association nataliste Laissez-les vivre en 1971, etc.). Une telle stratégie s’inscrit dans les formes d’action des mouvements sociaux les plus contemporains mais, comme toute « manifestation pour journalistes » (Patrick Champagne), elle mène vite à l’épuisement ou à la surenchère creuse. La tendance égalitariste a trouvé ici ses limites, incapable de transformer par la lutte des classes des rapports sociaux marqués par la domination masculine. Cette incapacité tenait à la fois au caractère « révolutionnaire » ou gauchiste de cette tendance, qui rejetait tout changement par l’intervention de l’État, et à son rapport paradoxal à la gauche. Cette dernière est à la fois l’alliée naturelle des luttes historiques du féminisme et son « ennemi principal », selon l’expression de Christine Delphy, parce qu’elle distingue toujours l’aliénation principale (de classe) de l’aliénation secondaire (patriarcale), ignorant ce que Flora Tristan (1803-1844) avait pourtant formulé sans équivoque : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme ; elle est le prolétaire du prolétaire. » L’intégration des féministes aux combats de gauche fut une source de division persistante du M.L.F. dès le milieu des années 1970, et jusqu’à la fin des années 1980. La question marqua notamment les campagnes en faveur de l’avortement. La mobilisation et l’action furent alors surtout le fait d’associations ad hoc telles que Choisir (fondée en 1971 par Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi) ou le M.L.A.C. (Mouvement pour la libéralisation de l’avortement et de la contraception, créé en 1973 pour pratiquer des avortements alors interdits par la loi) ou encore le Planning familial. Le M.L.F., bien que favorable à l’avortement (cf. « Le Manifeste des 343 » publié en avril 1971 par Le Nouvel Observateur), hésitait à s’engager collectivement par crainte du réformisme et des récupérations politiques. C’est toutefois grâce à l’appui des députés de l’opposition de gauche, et sous la pression de la rue, que fut adoptée la loi Veil du 17 janvier 1975 sur l’interruption volontaire de grossesse . Pourtant, les formations de gauche, réformistes ou révolutionnaires, demeuraient pour ainsi dire des clubs d’égaux fraternels, restés fidèles au mythe familial révolutionnaire et misogyne. L’effort des femmes pour briser cette identité d’appareil – cesser d’être, comme l’écrit Valérie Solanas, des « femmes-mecs », ou des « filses » selon le mot d’Antoinette Fouque – exigeait davantage, sans doute, que les méthodes contestataires d’un « mouvement social ». Simone Veil Ministre de la Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac, Simone Veil défend devant l’Assemblée nationale présidée par Edgar Faure, en novembre 1974 son projet de loi sur l’interruption volontaire de la grossesse. Après des débats houleux, la loi est adopté le 20 décembre par 277 voix contre 192, la majorité votant pour à près …

L’opportunité politique : la gauche au pouvoir et l’impulsion européenne

L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 changea la donne féministe et occasionna ce que certaines féministes considèrent comme un « repli » du M.L.F., du moins en tant que mouvement social. L’heure n’était plus à la révolution, mais aux réformes. François Mitterrand s’était voulu le candidat des femmes, quoiqu’elles n’aient pas voté en majorité pour la gauche. L’ancienne tendance psychépo du M.L.F. avait appelé les femmes à voter pour le candidat socialiste dès le premier tour. Tandis qu’il modernisait la gauche, ralliant les gauchistes d’hier, le mouvement des femmes perdait ses repères. Sa stratégie de contestation devenait moins pertinente face à un gouvernement prônant un féminisme égalitaire, réformiste, à l’écoute des femmes, même si la crise économique, à partir de 1983, allait bientôt restreindre son action. En 1981, Yvette Roudy avait pris la tête du ministère des Droits de la femme – et non plus à la « condition » féminine, terme résigné qu’avait choisi la droite en créant le premier secrétariat d’État en 1974. Le féminisme d’État fut à l’origine de grandes lois pour les femmes entre 1981 et 1986 : remboursement de l’I.V.G. par la Sécurité sociale, amélioration du statut des femmes d’artisan et instauration d’un congé de maternité rémunéré pour l’ensemble des femmes de professions indépendantes en 1982, égalité professionnelle entre hommes et femmes (1983), recouvrement des pensions alimentaires impayées par les organismes prestataires d’allocations familiales (1984) ou encore usage du nom patronymique de la mère (1985). Le train des réformes passé, on convertit le ministère en un simple secrétariat d’État chargé du Droit des femmes en 1988. Alors que les femmes avaient, cette fois dans leur grande majorité, soutenu la gauche, celle-ci ne leur offrait plus qu’un ministère alibi, occupé à gérer un quotidien désenchanté : de 1988 à 1993, le secrétariat d’État orientait ses campagnes contre les violences conjugales, le harcèlement sexuel, l’amélioration des droits à la contraception. Dans ce cadre, le mouvement des femmes, subdivisé en associations diverses voire rivales, optait pour un dialogue plus ou moins critique avec les autorités publiques. Le mouvement social se muait en groupe de pression, mobilisé suivant les cas pour l’application du droit à l’avortement et à une contraception libre et remboursée, contre le harcèlement des femmes au travail et les atteintes à leur image dans les médias. Il s’opposait aussi aux mesures familialistes du gouvernement Juppé, inspirées par le rapport Codaccioni sur la politique familiale (oct. 1993), et engageait la lutte contre certains réseaux de l’extrême droite catholique multipliant les entraves à l’avortement. Ainsi, le 25 novembre 1995, une manifestation rassembla à Paris plus de 40 000 personnes à l’appel de la Coordination pour le droit à l’avortement et à la contraception, renouant ainsi avec les modes d’action du mouvement social. Mais une réalité apparaissait de plus en plus choquante à l’heure du féminisme institutionnel : la faible présence des femmes en politique. Ce fait ne pouvait devenir un grief qu’une fois intégrée la perspective réformiste. Dès la fin des années 1980, remarque Françoise Gaspard, la réflexion féministe avait interrogé, de manière critique, les rapports entre le pouvoir politique et les femmes, spécialement en démocratie. Les travaux de Geneviève Fraisse et de Michèle Le Doeuff ou encore les études parues, en 1991 et 1992, dans Histoire des femmes en Occident dirigé par Michelle Perrot, tendaient à démontrer que la démocratie excluait structurellement les femmes, leur exclusion de l’espace public constituant la condition même de l’universalisme abstrait républicain et démocratique. Il fallait donc, en quelque sorte, « démocratiser la démocratie » par les femmes. C’est à ce projet que répondait, par exemple, la création par Antoinette Fouque de l’Alliance des femmes pour la démocratisation, et la tenue d’états généraux des femmes, en 1989, année du bicentenaire de la Révolution française. La parité, les étapes d’une réforme

Le projet a reçu, de fait, une impulsion décisive de la part des institutions européennes. L’idée de parité a pris son essor à partir de ces instances internationales, moins marquées par la concurrence pour le pouvoir, dotées d’une solide expertise comparative et de politiques publiques prenant en compte les femmes. Une première phase, d’expertise, s’ouvrait en 1989, avec la présentation par la philosophe Élisabeth Sledziewski, lors d’un séminaire au Conseil de l’Europe, du concept de « démocratie paritaire ». Elle y attaquait l’universalisme abstrait du droit politique démocratique au nom de la différence des sexes : prétendument sans genre, expliquait-elle, ce droit est toujours décliné au masculin, ce qui aboutit à un « apartheid » de fait contre les femmes, exclues du dêmos gouvernant. La démocratie devrait, pour cesser d’opérer ce déni, prendre appui sur une conception « réaliste » de l’universalité où le peuple citoyen serait pris en compte « dans son identité duelle », c’est-à-dire, sexuée. Politiquement, il s’agit d’opérer un partage de la souveraineté démocratique entre les hommes et les femmes, et, pour cela, d’assurer la composition paritaire des instances du débat et de la décision démocratique, ce qu’une loi, dotée d’une assise constitutionnelle, devrait garantir. À partir de 1991, la Commission européenne mit en place un réseau d’experts international, « femmes dans la prise de décision », dans le cadre du troisième programme pour l’égalité des chances entre hommes et femmes. En novembre 1992, ce réseau européen organisait une conférence sur les femmes dans les processus de décision dont l’acte final, la Déclaration d’Athènes, recommandait l’adoption de la « parité dans la représentation et l’administration des nations ». Françoise Gaspard publiait en France un ouvrage, inspiré de cette nouvelle expertise, proposant la parité comme nouvel horizon du féminisme et de l’égalité, tandis que deux associations pour la parité étaient créées, par Yvette Roudy (Parité) et par Antoinette Fouque (Parité 2000). S’ouvrait alors une deuxième phase, de diffusion, qui ancrait l’idée de parité dans le débat public national : colloque de l’association Choisir le 4 juin 1993 à l’U.N.E.S.C.O. sur le thème « La Démocratie pour les femmes, un pouvoir à partager », publication du « Manifeste des 577 » pour une démocratie paritaire dans Le Monde du 10 novembre 1993, proposition par Gisèle Halimi d’un référendum sur la question. La parité devenait un enjeu électoral repris, avec plus ou moins de conviction, par quelques listes et partis. Aux élections européennes de 1994, pour lesquelles l’Union recommandait de viser « l’équilibre femmes-hommes », plusieurs listes étaient quasi paritaires. On moqua alors la liste « chabadabada » conduite par Michel Rocard. En 1995, alors même que Jacques Chirac déclarait faire davantage confiance aux mœurs qu’à la loi, Alain Juppé, alors Premier ministre, créait l’Observatoire de la parité. C’est bien au cours de cette phase d’élaboration que l’idée de parité fut questionnée, reprise et retravaillée, en somme mise en mouvement par des femmes qui, précisément parce qu’elles avaient déjà posé, dans le feu de l’action, la question de leur identité « différente », étaient particulièrement intéressées par un travail approfondi sur une notion qui redistribuait quelque peu les cartes conceptuelles du féminisme français. Comment, en effet, être à la fois féministe universaliste ou égalitariste (c’est-à-dire croire à l’universalisme de l’humanité une, dont la notion de parité impliquait justement la critique) et paritaire, s’interrogeait Françoise Colin, saisie par le doute ? Par ailleurs, Antoinette Fouque se demandait si le nombre suffirait à changer une politique dont l’universalisme avait toujours été pensé, sur le modèle implicite de « l’Un », sans les femmes : ne convenait-il pas de défendre, en outre, une parité « qualitative », c’est-à-dire impliquant des femmes déterminées à agir pour les femmes en tant que femmes ? Ces questions, et d’autres encore, avaient été au cœur du séminaire de réflexion organisé en 1994-1995 à l’E.H.E.S.S. par Marie-Victoire Louis (sociologue, féministe, présidente de l’Association européenne de lutte contre les violences faites aux femmes au travail). Ouvert à toutes les sensibilités du féminisme, cet événement sema le trouble dans beaucoup d’esprits avec cette idée qu’une utopie révolutionnaire hier revendiquée à cor et à cri, l’égalité dans la différence, puisse devenir opérationnelle par les moyens du droit politique. Les anciennes oppositions se dessinaient encore sous les efforts conjugués pour soutenir la parité : on pouvait la défendre au nom de l’égalité, quitte ensuite à la supprimer, une fois la représentation redevenue égale et juste. C’est ce qu’évoquait notamment Geneviève Fraisse, qui estimait cette idée « vraie en pratique, fausse en théorie ». Mais on pouvait aussi souhaiter ancrer durablement, comme l’avait suggéré É. Sledziewski, la dualité sexuée dans le droit politique, ce qui était très peu conforme à la conception française de l’égalité républicaine. On pouvait enfin, comme ce fut le cas de plusieurs féministes, la refuser. La parité n’était pas dénuée d’ambiguïtés, ce qui, en général, est propice au succès d’une idée. La troisième phase, de débat politico-médiatique, s’ouvrit en 1996 avec la publication, dans L’Express du 6 juin 1996, du « Manifeste des 10 pour la parité », rassemblant les signatures de femmes politiques de droite et de gauche. Elle se poursuivit par un vif débat qui allait accompagner tout le processus législatif menant à la réforme constitutionnelle. Il fut baptisé ironiquement par la presse la « Bataille des Dames » parce qu’il engageait surtout de « grandes » signatures universitaires et intellectuelles, qui semblaient parfois récolter ce que d’autres avaient semé avant elles. Il rappelait aussi ces « fièvres hexagonales » dont parle Michel Winock, qui régulièrement saisissent les intellectuels dans l’histoire politique française. À partir du moment où Gisèle Halimi fut désignée rapporteur du projet de loi adopté par le Conseil des ministres, en juin 1998, eut lieu dans la presse un échange de vues tranchées d’une qualité argumentaire remarquable. À la position « paritaire » suspectée de naturalisme, soutenue par Sylviane Agacinski, Blandine Kriegel et Michelle Perrot, s’opposait la position « universaliste » défendue dans la presse par Évelyne Pisier, Élisabeth Badinter, Françoise Héritier et Élisabeth Roudinesco notamment. Accusant les premières de communautarisme catégoriel au profit des femmes, les antiparitaires défendaient le potentiel égalitaire de l’idée républicaine fondée sur la notion d’un individu abstrait que l’idée d’un universel « double » remettait en cause. Elles refusaient que l’on en vienne à modifier la Constitution pour résoudre ce problème de sous-représentation des femmes, qu’elles déploraient également, mais qu’il revenait selon elles aux instances du combat politique, les partis, de changer, éventuellement guidés par la loi. La féminisation de la vie politique grâce à la parité est finalement passée, en France, par une réforme de la législation : loi du 8 juillet 1999 modifiant l’article 3 de la Constitution sur la souveraineté (« la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives »), l’article 4 précisant désormais que « les partis et les groupements politiques contribuent à la mise en œuvre de ce principe dans les conditions déterminées par la loi » ; loi du 6 juin 2000 modifiant le Code électoral pour les élections municipales et régionales et faisant obligation aux formations politiques de présenter, dans les communes de plus de 3 500 habitants, autant de femmes que d’hommes sur leurs listes et de les présenter alternativement. Bien que l’égalité reste le principe républicain réaffirmé de la réforme, en retrait, apparemment, des thèses « différentialistes », et bien que le mot de parité reste implicite, on peut parler de révolution paritaire du droit républicain, contraint de mentionner pour la première fois (ce que le Conseil constitutionnel avait refusé en 1982) les hommes et les femmes dans l’exercice de la souveraineté. C’est, sans aucun doute, une victoire pour le mouvement des femmes en France. Parvenues à surmonter les divisions d’une histoire agitée, des femmes, féministes et militantes, ont semble-t-il trouvé un bon moyen d’inscrire la force d’être des femmes au cœur même de la démocratie. · Muriel ROUYER

Bibliographie

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